Jacques Dewitte. L'Exception européenne. Ces mérites qui nous distinguent. Michalon. 191 p.

La question européenne est à la fois brûlante et durable. Elle est brûlante, parce que rien ne saurait avoir plus d'actualité que de savoir qui nous sommes; et elle est durable, parce que c'est une question depuis longtemps, voire depuis toujours irrésolue. De son actualité témoignent de nombreux essais récents qui tous gravitent autour de la même question: qu'est-ce que l'Europe?

Comment déterminer ce qu'est cette entité, elle qui est indéterminée géographiquement, culturellement, religieusement, politiquement? Nous avons parlé ici même de Joseph Weiler, pour qui l'Europe doit s'assumer chrétienne; ou de François Jullien, qui donnait une version renouvelée de l'universalisme européen.

Dans un essai vif malicieusement intitulé L'Exception européenne. Ces mérites qui nous distinguent, le philosophe belge Jacques Dewitte s'interroge à son tour sur la spécificité de l'esprit européen.

Dewitte ne cache pas sa dette à l'égard de son maître Leszek Kolakowski, qu'il a entendu en 1980 prononcer à Paris une conférence parue depuis sous le titre Où sont les Barbares?. Si cette anecdote mérite d'être mentionnée, c'est qu'il est fort possible que ce bref texte ait eu une forte influence sur nombre d'essayistes d'aujourd'hui qui, de Finkielkraut à Bruckner, revendiquent fièrement une forme d'exception spirituelle européenne.

En tous les cas, c'est ce que fait Dewitte, et son titre n'est nullement ironique: l'esprit européen a bel et bien quelque chose d'exceptionnel, et certains traits le distinguent effectivement de toutes les autres figures culturelles.

Quel est donc son mérite propre, qui lui assure une forme de supériorité mondiale? C'est d'avoir su mettre en question ses propres évidences, mettre en doute ses propres certitudes, abandonner sa propre perspective pour adopter celle des autres. Autrement dit, l'esprit européen est un esprit critique.

Symbole de cette disposition au décentrement: Bartolomé de Las Casas qui, accompagnant les conquêtes espagnoles, a inlassablement dénoncé les crimes commis au nom de la conquête, et farouchement défendu une vision égalitariste qui est la matrice des droits de l'homme aujourd'hui. Dans la fameuse controverse de Valladolid en 1550 où il fallut décider si les Indiens étaient humains ou non, il a pris le parti des indigènes contre les Européens.

Certes, l'objection est immédiate: l'Europe est aussi la source d'un impérialisme, d'une violence, de destructions et d'atrocités qui n'ont guère eu d'équivalents... La réponse de Dewitte est toute prête: «Ces faits sont indéniables, mais ils ne remettent pas en question la thèse fondamentale de l'apparition en Europe d'une tournure d'esprit sans précédent et sans équivalent, même si elle a pu coexister avec l'esprit de domination [...]. Elle a été la seule, chez certains de ses représentants, à adopter un point de vue critique envers son propre passé sanglant. On attend toujours une attitude analogue ailleurs.»

Telle serait donc la spécificité européenne: l'Europe est certes elle aussi traversée par un esprit de domination et de conquête, mais elle a simultanément engendré un esprit critique qui lui permettait de dénoncer ses propres agissements, au nom d'un idéal d'humanité et d'égalité. Et comme c'est elle qui a inventé l'égalité, elle est plus égale que les autres. Tel est l'«européocentrisme paradoxal» que Dewitte emprunte à Kolakowski: l'Europe a une position privilégiée, parce qu'elle est capable de prendre la position des autres.

Chez Jacques Dewitte, cette «position privilégiée» a toutefois vite fait de se muer en ce qu'il appelle une «supériorité paradoxale», dont il se garde bien d'élucider le sens. Au terme du parcours, l'esprit critique a cédé la place à l'apologie. Pourquoi, à tout prix, cette quête de ce qui non seulement nous distingue, mais de ce qui nous rend supérieurs? Que veut dire, ici, supérieur, et surtout: quelle conséquence en tirer? L'auteur ne répond pas, perdant ici subitement l'esprit critique dont l'Europe et lui-même se sont faits le chantre.