Spectacle

L’esprit de Franca Rame pique à la Comédie de Genève

Les actrices Michèle Millner, Mia Mohr et Jeanne Pasquier interprètent avec sensibilité «Récits de femmes», fables crues et drôles signées de l’épouse de Dario Fo

La révolution selon Franca Rame commence au lit

Franca Rame, c’est la mauvaise conscience des mâles. On la croit défraîchie parce que ses combats, ceux des années 1970-1980, auraient été couronnés de succès. Il n’en est rien, hélas, rappelle l’initiative «L’avortement est une affaire privée». La compagne de Dario Fo n’invente rien: elle fait remonter sous les projecteurs des colères, des fatigues, des chagrins, des non-dits. Son théâtre est immédiatement physique; il mêle le cru et la farce; la légèreté des scènes foraines et le piquant des lazzis. Michele Millner et ses deux jeunes camarades Jeanne Pasquier et Mia Mohr sont au diapason de cette matière. Leur Récits de femmes est modeste et vif.

Tenez, Michele Millner. Elle joue Une Femme seule. Sa scène est un îlot. Devant elle, un amoncellement de mouchoirs en papier. Dans l’air, la caresse d’un saxophone escorte ses sanglots. Mais elle rit à présent. Avec son mari, elle ne sent rien, dit-elle. Non, elle n’arrive pas à l’orgasme. Et puis quel mot saugrenu qui évoque l’ogre et le parc zoologique. Autre histoire dans Le Réveil avec la comédienne Jeanne Pasquier. Le bébé vagit et se répand. Le linge sale s’accumule en mille remords sur le plateau. La mère, elle, trime, esclave à la maison comme à l’usine. Et elle finit ensevelie sous les vêtements dans la mise en scène de Patrick Mohr, Michele Millner et Naïma Arlaud.

«Les femmes cultivées, ça casse les couilles», persifle Mia Mohr dans Nous avons toutes la même histoire. L’actrice détaille l’ordinaire de la guerre des sexes: l’homme qui brûle d’assouvir son désir; la femme qui ne dit pas non, mais qui voudrait plus de douceur. Tout le spectacle a ce mérite, d’être porté par trois actrices sensibles, batailleuses juste ce qu’il faut, souples dans le raccourci comme dans l’adresse. La force de conviction est parfois une vertu théâtrale. Au seuil de la soirée, toutes de noir vêtues comme des bateleuses, elles promettent au public: «Un spectacle féministe. Mais drôle.» La promesse est tenue. A la sortie, Franca Rame bourdonne dans l’oreille. Cette femme ouvre des portes, dans l’espoir d’un courant d’air révolutionnaire. On aimerait qu’elles claquent plus souvent.

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