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L’esprit du lion rugit à Hongkong

Depuis plus de trois semaines, Hongkong se bat pour la démocratie, et contre Pékin. Mais quel est donc ce Hongkong dont l’argent constituait, il y a peu encore, la seule religion? Paru juste avant le soulèvement populaire, le dernier numéro de la revue Critique propose un décryptage d’une saisissante prescience, réalisé par plusieurs universitaires et écrivains à Hongkong, ou de Hong­kong. Si la démocratie a peu de chance de l’emporter, écrit ainsi Jean-Philippe Beja, un des contributeurs, «il est tout aussi improbable que Pékin puisse, dans un proche avenir, imposer sa vision de la démocratie, les démocrates, avec l’appui de la société hong­kongaise, paraissant en mesure d’empêcher le gouvernement central et ses alliés de transformer Hongkong en une autre ville chinoise».

Identité culturelle propre

La région administrative spéciale compte sept millions d’habitants, presque autant qu’en Suisse, mais sur un territoire 37 fois plus petit. Elle est habitée par «l’esprit du Rocher du lion», un mont de 495 mètres de haut qui domine la péninsule de Kowloon et l’île de Hongkong. Cette «expression hongkongaise renvoie à la fois à la dureté qui fut celle des conditions de vie sur ce roc inhospitalier et au travail acharné de ses habitants pour surmonter les difficultés», écrit Sebastian Veg, auteur de la préface. Or, le lion rugit. «Depuis deux ou trois ans», en réaction à la pression croissante de Pékin, grandit la «revendication d’une véritable identité culturelle hong­kongaise, postcoloniale et distincte de la Chine, que rien ne laissait présager au moment de la rétrocession».

A l’époque, en 1997, Pékin estimait qu’une fois «le poison colonial extirpé du système éducatif», l’identification culturelle à la Chine irait croissant, poursuit Sebastian Veg. «Force est de constater que l’évolution a été exactement inverse. La décolonisation de Hongkong ne s’est pas faite par une identification croissante avec la Chine, dont l’interventionnisme a été vécu au contraire comme une tentative de recolonisation.» L’année 2003 marque d’ailleurs un tournant, lorsque plus d’un demi-million de personnes descendent dans la rue pour s’opposer à un durcissement de la loi qui menaçait de réduire à néant une liberté d’expression déjà malmenée.

Quel sera le Hongkong de demain? Le livre résume trois visions. Le «point de vue impérial», d’abord. Le principe «un pays, deux systèmes» n’est qu’«un simple arrangement tactique et transitoire». Le sort qui attend Hong­kong «est celui que le Tibet a connu depuis 1959: l’assimilation forcée et un contrôle fort et direct exercé depuis Pékin». Pour les démocrates de Chine, en revanche, Hongkong est «un champ de bataille plus large entre les libéraux et les conservateurs étatistes» du continent. Enfin, pour les Hongkongais, l’enjeu est aussi démographique, car «l’afflux de touristes continentaux [41 millions en 2013] et de migrants est la plus grande menace qui pèse sur les institutions et les coutumes de la société hong­kongaise».