Dès aujourd’hui et jusqu’au 13 septembre seulement, Eternal Tour déploie un réseau de manifestations transdisciplinaires dans le canton de Neuchâtel. Né à Rome l’an dernier, ce festival prévoit ses prochaines étapes à Jérusalem et Las Vegas. A première vue, il peut paraître démesuré, voire embrouillé. Pourtant, tout se tient magnifiquement, entre passé et présent, sciences humaines et arts contemporains, le Nord et le Sud… A l’image de son instigatrice, l’artiste genevoise Donatella Bernardi.

C’est elle en effet qui a donné l’impulsion première. En 2006, invitée en résidence à l’Institut suisse de Rome pour deux ans, elle part un peu en avance habiter quelque temps chez une petite-cousine à Ostie: «C’était l’Italie d’Accatone. Pasolini est d’ailleurs mort là. Avec les supermarchés ouverts jour et nuit, les migrants, et la mer qui adoucit tout.» Quand la jeune femme rejoint l’univers décalé et somptueux de l’institut, c’est le choc.

Ces entrecroisements entre Nord et Sud rencontraient l’histoire personnelle de Donatella Bernardi, dont le père, né en 1920, a grandi dans l’Italie de Mussolini et est devenu botaniste au Venezuela avant de s’installer à Genève. Elle-même formée aux Beaux-arts, à Hambourg et à Genève, possède aussi un master en histoire de l’art et philosophie. «Trop d’artistes n’ont de références que depuis 1960, ou au mieux depuis Malévitch», regrette-t-elle. Elle a la passion de la connaissance chevillée à l’âme.

Sur l’histoire de ce palais, elle vient d’achever un documentaire, Les Héritiers de la comtesse. Mais surtout, très vite, elle contacte quelques amis pour voir ce qu’il est possible de faire de l’incroyable contraste qu’elle a observé – et vécu – entre la vraie vie italienne et ses instituts que les pays du Nord entretiennent pour leurs élites artistiques et intellectuelles dans les beaux quartiers romains. Une association naît, et la première étape d’Eternal Tour réunit spécialistes des sciences humaines et artistes. Eternal Tour, en référence au Grand Tour que réalisait la jeunesse dorée à travers l’Europe du XVIIIe siècle.

Les circonstances et les réseaux de Donatella Bernardi ont mené le festival à Neuchâtel. Avec toujours au centre des préoccupations les notions de frontière, de mobilité, de représentation de l’autre. Et comme matériau cette fois, l’Histoire cantonale. Un exemple qui en appellera un autre, puisque ici tout est lié. Dans le jardin du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, les frères Chapuisat, artistes genevois, ont construit un surprenant bloc erratique, en référence à Louis Agassiz, savant du XVIIIe siècle: Neuchâtel s’enorgueillit de sa réputation mondiale. Le bloc rappelle qu’il était spécialiste des glaciations. Mais, également adepte de la classification, l’homme est passé sans encombre des poissons aux races humaines.

Dans son catalogue et ses expositions, Eternal Tour rappelle l’implication de Neuchâtelois dans la traite négrière, ou souligne le racisme des anciennes publicités Suchard montrées au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel. L’artiste américain Stephen J. Shahabrook a déposé dans l’exposition consacrée à cette marque des chocolats moulés à partir de cadavres… Un rappel peu ragoûtant du colonialisme comme forme de cannibalisme.

On retrouve les mêmes préoccupations dans le collage de l’artiste congolais Sammy Baloji, qui mêle des hommes noirs, photographiés comme des animaux sous le colonialisme, avec les actuelles friches industrielles du Katanga. C’est une des pièces sélectionnées par Kader Attia pour l’exposition dont il assure le commissariat au Centre d’art Neuchâtel, sur le thème Périfériks. L’artiste français d’origine algérienne y croise les regards d’artistes décentrés. D’une poésie salvatrice.