Cinéma

«L’esprit du Nouvel Hollywood est collectif»

La première édition des Rencontres 7e art Lausanne se plonge dans les folles années 1970 et un courant novateur qui a permis au cinéma américain d’entrer dans son âge adulte. Interview du professeur Alain Boillat

Les Rencontres 7e art Lausanne, inaugurées ce samedi, se penchent pour leur première édition sur le Nouvel Hollywood, courant majeur du cinéma américain récent. Seront projetés les deux films considérés comme l’acte de naissance de ce mouvement qui donnera un nouveau souffle, à travers le génie de quelques jeunes réalisateurs, à une industrie alors dominée par les grands studios: Le Lauréat, de Mike Nichols, et Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn, tous deux sortis en 1967. Les années 1970 verront ensuite l’émergence de cinéastes majeurs, tels Steven Spielberg, Martin Scorsese, George Lucas, Brian De Palma, Terrence Malick et Michael Cimino.

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Après 1968, la liberté d’expression devient quasi totale et n’est plus soumise qu’à des impératifs commerciaux

Nicolas Saada, critique et réalisateur

Dans la préface de 15 Ans de cinéma américain (Ed. Cahiers du cinéma, 1995), le critique et réalisateur Nicolas Saada explique que cette nouvelle génération est apparue au moment où le cinéma hollywoodien traversait «une de ses plus grandes crises créatrices. Le terrain est donc propice à l’éclosion et à l’affirmation de nouveaux talents. Avec des films comme Le Parrain, Carrie, Taxi Driver ou Voyage au bout de l’enfer, de jeunes cinéastes connaissent un succès immédiat, couronné pour certains par la reconnaissance des Oscars, ou par des prix dans les grands festivals internationaux. Pour Hollywood, ces réalisateurs deviennent synonymes de réussites commerciales assurées. La fin de la décennie leur autorise tous les excès. Les années 1970 font figure d’oasis, de rêve éveillé. La marge et les indépendants sont enfin acceptés à Hollywood comme des valeurs sûres, aussi rentables et intéressantes que le cinéma commercial.»

Dans leur essentiel 50 Ans de cinéma américain (Ed. Omnibus, 1995), Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon parlent quant à eux de l’entrée du cinéma américain dans l’âge adulte: «Après 1968, la liberté d’expression devient quasi totale et n’est plus soumise qu’à des impératifs commerciaux, après avoir été étouffée pendant près de quarante ans par une batterie particulièrement contraignante d’impératifs moraux.»

Vingt films et des stars

Le nouveau festival lausannois a retenu vingt films emblématiques du Nouvel Hollywood, dont American Graffiti (George Lucas, 1973), Carrie (Brian De Palma, 1976), Un Après-midi de chien (Sidney Lumet, 1975), Duel (Steven Spielberg, 1971), French Connection (William Friedkin, 1971), Five Easy Pieces (Bob Rafelson, 1970), Les Chiens de paille (Sam Peckinpah, 1971) ou encore Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976). Et comme il s’articule autour des rencontres dont il porte le nom seront présents de grands noms du cinéma, comme Barry Levinson, Hugh Hudson, Darren Aronofsky ou encore Christopher Walken. De nombreuses master class sont au programme – avec notamment Léa Seydoux, Fanny Ardant, Susanne Bier, Michel Hazanavicius, Thomas Vinterberg –, de même que des conférences. Professeur à la Section d’histoire et esthétique du cinéma de l’Université de Lausanne, Alain Boillat parlera ainsi des nouvelles formes de récits engendrées par l’avènement du Nouvel Hollywood.

Le Temps: Lorsque au tournant des années 1960 débarque une nouvelle génération de cinéastes, ceux-ci affichent-ils clairement une volonté de s’inscrire dans un mouvement esthétiquement et narrativement novateur?

Alain Boillat: Non, on ne peut pas parler «d’école» au sens où on le dirait en littérature. Il s’agit plutôt d’une convergence entre des aspirations similaires liées d’une part à la formation, souvent universitaire (comme l’UCLA avec Schrader, Coppola, Lucas, etc.), et d’autre part au contexte particulier du renouvellement des studios, qui tentent de s’adapter à cette nouvelle génération, à de nouvelles normes en termes de représentation de la violence et de la sexualité notamment. Il s’agissait de cinéphiles intéressés par le cinéma d’auteur européen et sa politique des auteurs, qui place au centre la figure du metteur en scène.

L’avènement du Nouvel Hollywood est-il une rupture nette avec ce qu’on appelait l’âge d’or, ou s’agit-il plutôt d’une évolution?

Il n’y a jamais véritablement de rupture nette à mon sens, d’autant plus à cette époque de cinéphile où les cinéastes se construisent également par rapport au cinéma classique hollywoodien: Hitchcock pour De Palma, le genre du film noir pour Schrader ou Scorsese.

Lorsque à la fin des années 1970 il réalise «La Porte du paradis», Michael Cimino précipite sans le savoir la fin d’un studio mythique, United Artists. Le Nouvel Hollywood marque-t-il aussi la fin de l’ère des grands studios?

L’historiographie a eu tendance à construire les cinéastes contre les studios, présupposant une opposition entre l’art et l’industrie qui ne tient guère la route. En effet, c’est précisément avec ces figures du Nouvel Hollywood que les studios se régénéreront avec le modèle du blockbuster, à partir de L’Exorciste (Warner), des Parrains (Paramount), des Dents de la mer (Universal) et de La Guerre des étoiles (Fox).

S’il ne devait en rester qu’un, quel réalisateur symboliserait selon vous au mieux l’esprit du Nouvel Hollywood?

Pour moi, l’esprit du Nouvel Hollywood ne peut être que collectif et intègre autant des figures de cinéastes que des compositeurs de musiques de films ainsi que les représentants d’une nouvelle génération d’acteurs et d’actrices. On pourrait citer néanmoins certains titres de films: je dirais ceux qui proposent une déambulation du héros, notamment sous la forme du road-movie (L’Epouvantail, Five Easy Pieces, Easy Rider), et, à l’opposé de cette manifestation de liberté, des films dits de complot, marqués par le Watergate (The Parallaxe View, Les Hommes du président, Conversation secrète).


Rencontres 7e art Lausanne, du 24 au 28 mars, divers lieux.

Conférences autour du Nouvel Hollywood:

Charles-Antoine Courcoux, «Un nouvel homme pour un nouvel Hollywood», à l’issue de la projection du «Lauréat», Cinémathèque suisse, samedi 24 à 13h.

Alain Boillat, «Les films du Nouvel Hollywood: de nouvelles formes de récit?», à l’issue de la projection des «Dents de la mer», Cinémathèque suisse, dimanche 25 à 16h15.

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