La toute dernière exposition de pièces des collections du Musée cantonal des beaux-arts en ses vieux murs de la place de la Riponne, avant le futur déménagement dans le nouveau bâtiment (qui disposera enfin de salles réservées aux collections permanentes), se présente un peu comme une suite de vignettes, avec la part de proximité, et d’anecdote aussi, rattachée à ce mot. On y reconnaît des peintres à la fois locaux et de dimension plus large, tels que Gleyre, Hodler, Vallotton, Giacometti (Giovanni, mais aussi Alberto), Alice Bailly (la seule femme, hormis une inconnue, Emily Chapalay), non dans le miroir de leur grand œuvre, mais dans l’intimité de leur atelier et tels que les révèlent leurs propres esquisses.

Les titres accolés aux salles volontairement évocateurs, voire mutins, que la conservatrice en chef et commissaire d’exposition Catherine Lepdor s’est plu à composer, participent de cette légèreté, qui n’enlève à l’intérêt offert par l’accrochage. On y trouve par exemple «Du vent dans les feuillages», «Dearest Play-Boy» ou «Le vampire de Champéry dans la section dédiée aux «pensées intimes».

Copier pour apprendre

La première salle peinera peut-être à convaincre sur le plan graphique, elle n’en apporte pas moins de précieuses indications sur les habitudes des artistes, sur leur apprentissage et leur manière de tirer parti de circonstances contraires. Un rare portefeuille dû à «Mademoiselle Chapalay» illustre l’enseignement classique, et pour une part féminisant (dans le sens où même les nus apparaissant sur les dessins d’académie portent la culotte), auquel se soumettaient les apprenties peintres à Paris à la fin du XIXe siècle – non à l’école des beaux-arts, qui leur restait interdite, mais à l’école de dessin de jeunes filles, ou dans des écoles privées comme l’Académie Jullian. Leur apprentissage passait par la copie de gravures, le rendu de plâtres, le modèle vivant enfin, et le portrait psychologique, où la jeune Emily donne le meilleur de ses capacités. Contraste, avec les projets pour un travail alimentaire réalisé par Gustave Buchet, le peintre puriste, qui ici se penche sur le sujet… des bas à varices. Sujet difficile s’il en est, et exercice de style.

Etudes préparatoires

Les salles suivantes nous font revenir en des temps à peine plus anciens, où de nombreuses études préparatoires très fouillées, travaillées jusqu’au finito en certaines de leurs parties, menaient au tableau, souvent une composition historique, où le décor compte tout autant que «l’intrigue». Ainsi des vues créées par Louis Ducros, dans la vivacité de leurs coloris et la parfaite définition de leurs contours, images étonnantes, à l’aquarelle sur de grands papiers, où certaines parties restent blanches: c’est que l’artiste, se sachant meilleur paysagiste que peintre de figures, confiait fréquemment les groupes de personnages à des collaborateurs. Ainsi en est-il dans cette scène romaine où un protestant est conduit en terre, en marge de la ville, de nuit à la lueur des flambeaux; sur le décor délicatement tracé par l’artiste, les personnages seuls sont déjà mis en couleurs par Giuseppe Mazzola.

Idéalisation croissante

On découvre encore de magnifiques études à l’huile de la main de Charles Gleyre, dont ce double portrait de jeune fille et de fleurs, ainsi que les étapes du «portrait» d’Hercule, qui mèneront, par un processus d’idéalisation croissante, au personnage du tableau. Impossible d’évoquer toutes les stratégies mises en place par les artistes pour parvenir à leurs fins, l’œuvre telle qu’ils se sentiront l’âme en paix en la considérant, et en l’offrant au public. Notons simplement que des pièces historiquement importantes sont abordées par le biais de leurs esquisses, «le» grand tableau d’histoire auquel s’est essayé François Bocion ou la fameuse Eau mystérieuse de Biéler. Et que certains croquis, comme ces portraits à la plume d’Alberto enfant, par son père Giovanni, ou les «poèmes» d’amour à son mécène Werner Reinhart, esquissés par Alice Bailly, ou encore, modelés avec le génie qu’on lui a d’entrée reconnu, les corps à corps charnels, petits bronzes de Jean Clerc, n’entrouvrent pas la porte de l’atelier seulement, mais l’âme même de leurs auteurs.

Tarik Hayward, Lauréat de l’Accrochage de l’année dernière

En parallèle, le musée livre l’installation créée in situ par le lauréat de l’Accrochage de l’année dernière. Neutral Density, de Tarik Hayward, livre l’apparence de «classiques» tableaux de l’abstraction, entre lyrisme et minimalisme, en réalité des sculptures composées de matériaux fort inédits, plaques de verre contenant des huiles usagées – sales, et pourtant belles. Né à Ibiza en 1979, l’artiste, diplômé de l’ECAL, vit et travaille à Lausanne et dans la Vallée de Joux. Il recourt à des matériaux naturels, ou de rebut, pour suggérer, par le biais d’un processus qui tient du bricolage inspiré, une réponse à la situation de l’art et à l’état du monde.


«L’artiste à l’œuvre. Etudes et esquisses de la collection». Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu’au 23 avril. Ma-ve 11h-18h (je 20h), sa-di 11-17h. www.mcba.ch