L’essai est au cœur d’une manifestation proposée par la Haute école d’art et de design – Genève (Head). «Start Making Sense» conjugue images et écrits, projections, conférences et conversations, pour ausculter non pas un genre, mais une forme, née dans l’écriture, poursuivie dans le cinéma, et exploitée par les artistes contemporains. Nous avons rencontré les deux principaux organisateurs de ces rendez-vous, Bertrand Bacqué et Cyril Neyrat, qui enseignent l’histoire et l’esthétique du cinéma à la Head.

Le Temps: Comment le département cinéma/cinéma du réel de la Head s’est-il intéressé à l’essai?

Bertrand Bacqué: Ce département de cinéma appartient à une école d’art et il s’agissait de faire dialoguer ses registres. L’art contemporain permet au cinéma de trouver de nouvelles formes de récit et il s’empare aussi beaucoup du cinéma. Avant l’organisation d’une manifestation publique, notre mandat a été de mener une recherche à laquelle nous avons associé artistes et étudiants. L’implication pédagogique est forte, notamment avec la venue, depuis deux ans, de cinéastes et d’artistes qui ont travaillé avec les étudiants, Allan Sekula, Harun Farocki et Ursula Biemann. Nous avons aussi organisé des visites de l’exposition que le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman a conçue à partir de l’Atlas imaginé dans les années 20 par Aby Warburg. Cette façon de juxtaposer les images pour tenter de cartographier une histoire de l’art a nourri notre réflexion sur le montage et nous a conduits naturellement à la question de l’essai. Il s’agit pour nous de multiplier les approches pour établir une généalogie et une cartographie de l’essai contemporain.

Cyril Neyrat: C’est aussi l’occasion de pratiquer, en école d’art, des modes de recherche distincts et complémentaires de la recherche universitaire.

– Quelle est donc l’histoire de l’essai?

C. N.: Montaigne écrit ses Essais en réaction contre une pensée dogmatique. Il adopte une forme libre, subjective, qui ose la divagation. Dans ses textes, on peut distinguer un travail de montage, comme il se développera au cinéma. Plus tard, Denis Diderot développera encore ces principes, en opposition aux grandes déductions à la Descartes. En 1958, dans L’Essai comme forme, Theodor Adorno dit que l’essai, par essence, est l’hérétique. Georges Didi-Huberman parlera lui de désobéissance.

B. B.: L’essai montre une pensée vivante, en chemin, qui accepte le risque des fausses pistes et qui ne conclut pas. C’est une expérience de l’auteur qui suscite aussi celle du lecteur, du spectateur.

C. N.: Oui, si l’essai prend une telle place aujourd’hui, c’est que c’est une forme des temps de crise. Après Montaigne à la fin de la Renaissance, Rousseau et Diderot au temps des Lumières, les philosophes allemands de l’entre-deux-guerres, les remises en cause de l’après-guerre, aujourd’hui, l’essai s’en prend à la domination et à la saturation des images, pour en critiquer les usages.

– On en vient donc au cinéma?

C. N.: Oui, sans remonter à Vertov, à Vigo, l’essai est la forme privilégiée de Marker, qui soulignera le fait que son documentaire Lettres de Sibérie date de 1958, comme le texte d’Adorno. C’est aussi la forme de Godard pour qui Penser avec les mains, que Denis de Rougemont a écrit en 1936, est une référence. Le montage à la Godard, c’est ça, c’est penser avec les mains. Harun Farocki, ou les Gianikian, démontent et remontent les images pour faire réapparaître le sens.

– Et l’art contemporain?

C. N.: Il a fortement investi cette forme depuis le début de la mondialisation. Les artistes s’intéressent au document, à l’archive. L’essai permet de questionner l’histoire et il paraît particulièrement intéressant pour les cultures qui n’ont pas été dominantes, en Asie, en Amérique du Sud.

– L’essai ne concerne-t-il que les formes documentaires?

B. B.: Non, il est aussi en œuvre dans le roman. Proust, Musil ou encore Virginia Woolf défont la narration pour l’ouvrir à la pensée. Ce qui confirme qu’il s’agit d’une forme plutôt que d’un genre.

C. N.: Jean Starobinski a défini l’essai comme «un essaim verbal dont on libère l’essor». Ce sont des idées qu’on laisse partir dans tous les sens pour qu’elles puissent en rencontrer d’autres. Parmi les images que je trouve aussi pertinentes, je citerai la balance, la pesée des idées, qui sont au cœur de tout le cinéma de Godard.

Start Making Sense, jusqu’au 16 mars, divers lieux à Genève. www.head-geneve.ch