La Fondation Louis Vuitton a été inaugurée cet automne dans le bois de Boulogne à Paris. Elle connaît un succès éclatant grâce à son bâtiment construit par Frank Gehry. Après une série d’expositions consacrées à sa collection, elle présente maintenant sa première manifestation d’envergure, 60 chefs-d’œuvre des plus grands noms de la révolution moderne réunis grâce à l’entregent d’un des acteurs les plus influents du monde artistique d’aujourd’hui. La Fondation Louis Vuitton est superlative. Elle est aussi tautologique avec une architecture qui rappelle un flacon de parfum, symbole de l’industrie du luxe, et maintenant cette exposition située dans le vaste sous-sol, en dessous des salles consacrées aux œuvres d’art contemporain qui lui appartiennent.

«Affirmer les principes fondateurs de la collection et de la fondation qui l’abrite, tel est l’objet de la troisième étape de l’inauguration de la Fondation Louis Vuitton, l’exposition Les clefs d’une passion», écrit Suzanne Pagé, sa directrice artistique, dans la préface du catalogue. Elle ajoute que «le parcours s’organise […] en résonance avec les quatre axes structurant, de façon plastique et mouvante, la collection de notre Fondation: les lignes expressionnisme subjectif, contemplative, popiste, musique/son». Pour résumer, les fondements de cette collection sont présentés à l’endroit idéal, le sous-sol, c’est-à-dire dans les fondations de la Fondation. Mais ne boudons pas notre plaisir, les 60 œuvres destinées à résumer à la fois l’esprit de la modernité et celui d’une collection contemporaine forment un ensemble stupéfiant.

D’abord, comme entrée en matière, l’émotion et l’expression, avec un tableau dont l’image est déjà imprimée dans tous les esprits, l’une des versions du Cri (1893?/1910?) de Munch, mais aussi Bacon, Dix, Giacometti, Malevitch et Helene Schjerfbeck. Puis trois salles tournées vers la contemplation. Dans la première, des paysages à la limite de l’abstraction signés Monet, Hodler, Nolde, Mondrian et Gallen-Kallela; dans la seconde, des œuvres résolument abstraites de Mondrian, Malevitch, Brancusi et Rothko; dans la troisième, les portraits de Marie-Thérèse par Picasso datant des années 1930 et un grand jardin, L’Eté (1917) de Pierre Bonnard.

Le parcours se poursuit avec une séquence popiste, mot suggérant qu’il s’agit de précurseurs du mouvement pop des années 1960: Delaunay et son Equipe de Cardiff (1912-1913), un match de rugby avec tour Eiffel, avion et affiches publicitaires, Fernand Léger (notamment Les Constructeurs à l’aloès, 1951) et Francis Picabia (des images de bonheur et de corps resplendissants tirés de revues légères et peints pendant la Seconde Guerre mondiale). L’exposition se termine en apothéose de couleurs et de lignes sous l’étiquette «musique/son»: quatre panneaux décoratifs époustouflants de Kandinsky (1914), deux toiles mouvementées de Kupka (1913), un Severini et deux Matisse, La Danse (1909-1920) et La Tristesse du roi (1952), qui montrent la profondeur d’une œuvre trop souvent réputée pour la délectation qu’elle procure.

La plupart de ces tableaux ont été si souvent reproduits et publiés, ils sont si facilement accessibles grâce à Internet que chacun croit les connaître. L’exposition Les clefs d’une passion est l’occasion de comparer la copie papier ou numérique à l’original sans aller de Melbourne à Moscou et d’Helsinki à Los Angeles. Le résultat vaut le court voyage. La présence et la fragilité de la matière effacent d’un coup les reproductions. Et l’énumération rituelle des stars de la modernité est bousculée grâce à quelques artistes moins universellement célèbres. Les Finlandais Helene Schjerfbeck (1862-1946) avec des autoportraits d’une formidable audace ou Akseli Gallen-Kalela (1865-1931) avec quatre vues aquatiques et brumeuses. Et notre Ferdinand Hodler (1853-1918), enfin mis à sa juste place, avec ses vues du lac Léman.

L’exposition Les clefs d’une passion permet, c’est une intention déclarée des organisateurs, de se demander ce qui fait d’une œuvre un chef-d’œuvre. Ce qui différencie un tableau simplement remarquable d’un autre qui appartient pour longtemps, sinon définitivement, à la mémoire collective car il a un effet topographique puisqu’il permet de situer le reste de la création contemporaine, et un effet chronologique puisqu’il définit un avant et un après, c’est-à-dire qu’il fait apparaître une forme qui n’existait pas avant lui et devient la racine de celles qui lui succèdent.

C’est une performance d’avoir ainsi mis côte à côte autant d’œuvres différentes qui n’en ont pas de supérieures et dont aucune n’est inférieure aux autres, d’avoir obtenu des prêts aussi exceptionnels. Bien sûr, le fait que la Fondation LVMH soutienne les musées et les expositions n’y est pas pour rien. Mais de là à établir si rapidement après son ouverture l’établissement du bois de Boulogne parmi les centres d’art de niveau mondial, dialoguant d’égal à égal avec des institutions aussi vénérables que le MoMA de New York, l’Ermitage de Saint-Pétersbourg ou la Tate Modern de Londres, il y a un pas difficile à franchir.

Il faut pourtant reconnaître qu’une exposition de ce genre aurait sa place dans ces grands musées mais qu’il n’est pas certain qu’ils parviendraient à lui donner une pareille densité. Les clefs d’une passion laissera un goût étrange à ceux qui considèrent que l’art est un patrimoine collectif et les grands musées un service public. C’est la démonstration d’une puissance privée qui aurait pu s’intituler Les clefs du pouvoir.

Les clefs d’une passion, Fondation Louis Vuitton, avenue du Mahatma-Gandhi 8, bois de Boulogne, Paris XVIe. Rens. www.fondationlouisvuitton.fr. Ouvert tous les jours sauf mardi de 11h à 20h (vendredi de 11h à 23h). Jusqu’au 6 juillet.