A l'ère du tout numérique, la photo noir & blanc est reléguée au rang d'effet désuet que l'on obtient d'un clic de souris informatique, grâce à Photoshop et autre iPhoto. Or, si photographie et polychromie sont désormais pléonastiques, il n'en a pas toujours été ainsi: la photo couleur a été une longue et difficile conquête technique. C'est au prix d'un effort constant d'une bonne dizaine d'années que les frères Lumière, à Lyon, ont breveté il y a un siècle – c'était le 17 décembre 1903 – le premier procédé industriel de photo en couleur.

Tirant parti de l'anniversaire, le Musée suisse de l'appareil photographique, à Vevey, retrace le destin de cette extraordinaire invention, placée par Louis Lumière au-dessus de son autre accomplissement, le cinématographe. Sans doute en raison du labeur que le Lyonnais a dû fournir au tournant des XIX et XXe siècles pour niveler les difficultés qui ont jalonné son chemin. Il s'agit d'une exposition exemplaire, La couleur des frères Lumière, tant elle allie le didactisme technique à la délectation esthétique: l'autochrome, littéralement «la couleur qui vient d'elle-même», de la défunte société Lumière dégage de puissantes effluves nostalgiques. Le procédé, triomphal entre 1907 et 1931, ouvre des fenêtres sur un monde doucement granulé, aux teintes délicates, où le rouge est garance, le bleu turquoise, le vert émeraude. Si la madeleine de Proust avait été photographiée, elle serait sans doute une autochrome.

A propos, revenons dans le temps. Niepce et Daguerre, les inventeurs de la photo, pensent bien sûr à la couleur, même si parfois les irisations des daguerréotypes sont autant de flashs chromatiques. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Beckerel, Maxwell, Lippmann, Ducos du Hauron ou Cros tentent d'obtenir une image colorée susceptible d'être fidèle à la réalité, simple à produire et bon marché. En vain.

Au début des années 1890, Louis Lumière s'inspire des travaux de Gabriel Lippmann, professeur de physique à la Sorbonne, futur prix Nobel, qui a établi que chaque couleur possède sa propre longueur d'onde. Sa méthode d'enregistrement des couleurs, dite «interférentielle», inspire à Lumière une solution technique à base végétale. Une plaque de verre est couverte d'un fin réseau de particules de fécule de pomme de terre. Les minuscules grains, mélangés avec soin, sont colorés pour un tiers en rouge, un tiers en vert et un tiers en violet, puis revêtus d'une émulsion photosensible. Placée dans une chambre photographique, la plaque 9x12 cm est impressionnée, et développée. Grâce à la synthèse trichrome, l'image unique, qui évoque une grande diapositive, laisse apparaître sa somptueuse richesse chromatique devant une source lumineuse. Typiquement, une autochrome se regarde devant une fenêtre, en cherchant par orientations successives la meilleure dynamique lumineuse.

Commercialisé en 1907, l'autochrome rencontre le succès dans le monde entier. Séduits par la nouveauté, alors jugée quasi miraculeuse, une génération de photographes se prend de passion pour la photo en couleur. La plupart sont des amateurs attirés par le rendu artistique du procédé granulé, qui fait écho aux accents impressionnistes et naturalistes de la peinture d'alors. Des célébrités comme Stieglitz et Lartigue l'essaient, le légendaire magazine français L'Illustration l'accueille dès le début de sa carrière commerciale. Celle-ci durera un quart de siècle et sera une réussite aussi flatteuse que ses teintes végétales: 52 millions de plaques seront produites par la société Lumière. L'introduction au milieu des années 1930 des pellicules souples d'Agfa et de Kodak, au grain beaucoup plus fin, aux couleurs plus fidèles et aux images reproductibles mettra fin au règne de la plaque.

A Paris, de 1909 à 1932, le banquier Albert Kahn constitue les «Archives de la planète» en envoyant des autochromistes dans 52 pays. Le Musée Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt, qui conserve 72 000 autochromes, présente actuellement sa propre exposition sur le siècle de la photo couleur, avant celle qui sera proposée, sans doute au printemps, par l'Institut Lumière de Lyon. Le musée de Vevey a, lui, le bonheur de posséder dans ses collections les plaques de deux amateurs, André Chapon et Charles Helferich, dont les natures mortes exquises et paysages non moins raffinés de la région lémanique, ou des Alpes, partagent avec les autres autochromes présentés dans l'exposition cette qualité toute simple de révélation: il y a un siècle, le monde ne ressemblait pas à une vieille photo grise.

La couleur des frères Lumière, Musée suisse de l'appareil photographique, Vevey, Grande-Place 99. Jusqu'au 29 août. Ma-di 11h-17h30.