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L’été de tous les dangers pour Sangaïlé

Conte initiatique venu de Lituanie, «Summer» (alias «Sangaïlé») enchante les yeux et le cœur. Entre amours au féminin et voltige aérienne, un vrai petit chef-d’œuvre

L’été de tous les dangers pour Sangaïlé

Drame sensuel Conte initiatique venu de Lituanie, «Summer» enchante les yeux et le cœur

Entre amours au féminin et voltige aérienne, un vrai petit chef-d’œuvre

Il y a dix ans, c’était My Summer of Love de Pawel Pawlikowski, l’an dernier Shell de l’Ecossais Scott Graham. Cette année, ce sera Sangaïlé (ou Summer selon son titre «français») d’Alanté Kavaïté. Décidément, chaque été recèle sa perle rare, un film magnifique qui risque de passer inaperçu faute d’un soutien critique suffisant. Zéro plan marketing pour ce deuxième opus (après Ecoute le temps avec Emilie Dequenne, 2007, inédit en Suisse) d’une Lituanienne établie en France et retournée pour l’occasion au pays. C’est tout juste si les résumés sur Internet vous renseignent qu’il y est question d’une romance lesbienne, une première balte. Sauf que comme ses prédécesseurs, Sangaïlé raconte bien plus que cela: le choix de vivre plutôt que de mourir, que l’on fait plus ou moins consciemment à un certain âge critique. Quel plus beau sujet?

L’autre comparaison qui s’impose, c’est évidemment La Vie d’Adèle. Que ceux qui s’en alarmeraient se rassurent: plutôt que le naturalisme d’Abdellatif Kechiche, une vérité de l’être recherchée à travers tous les états du corps, la cinéaste privilégie un certain recul, la fable et la métaphore. Mais le résultat est le même. Avec comme atout majeur l’exquise Julija Steponaïtyté, le plus joli brin de fille sur un écran depuis Adèle Exarchopoulos, cette plus discrète entrée dans la vie adulte n’est pas moins bouleversante.

Sangaïlé, 17 ans, passe l’été avec ses parents dans leur belle villa entre forêt et lac. On la découvre à un meeting aérien (à en croire la réalisatrice, l’aviation serait le sport-loisir favori des Lituaniens) où elle tape dans l’œil d’une hôtesse, Austé, qui s’empresse de fausser le tirage d’une tombola pour lui offrir un vol avec le champion de voltige local. Par prudence ou éthique, la jeune fille se défile. Mais un peu plus tard, elle retourne voir Austé à son travail, à la cantine de la centrale électrique. S’ensuit une amitié amoureuse qui se développe dans un groupe de jeunes, dont un garçon, lui aussi attiré par Sangaïlé. Ce qui devait arriver finit pourtant par arriver, à la faveur du violon d’Ingres d’Austé, couturière amateure…

On est content, parce que tous tombés amoureux de Sangaïlé et de celle qui l’incarne. Une crainte provient toutefois du soupçon qu’à ce moment, le film est déjà joué. Ne reste-t-il vraiment plus qu’à attendre les épreuves du qu’en-dira-t-on, de la réaction parentale, de la dispute suivie de retrouvailles? Heureusement, non. Car la cinéaste a déjà préparé en sous-main d’autres cartes: la passion pour l’aviation de la jeune fille et les scarifications auxquelles elle s’adonne discrètement.

Désir de s’envoler ou de se punir, de s’élever ou de disparaître? Sans compter une différence de classes et d’attentes qui annoncent que l’amour n’est pas tout. Lorsqu’Austé lui offre un nouveau baptême de l’air, Sangaïlé, victime d’un terrible vertige, en ressort furieuse. Après avoir rompu et envisagé le pire, elle va se prendre en main pour dépasser son handicap. Peu importent dès lors quelques invraisemblances ou pseudo-facilités de scénario. Tout le film se joue de plus en plus clairement sur un plan métaphorique, devenant d’une beauté inouïe. Une beauté qui passe véritablement par la mise en scène, rigoureuse et sans chichis.

D’un côté, la résidence secondaire et la chambre nue de Sangaïlé, de l’autre l’immeuble de banlieue où vit Austé et la caverne d’Ali-Baba qu’elle s’y est aménagée. Ce n’est qu’à la faveur de l’été, de la chaleur vibrante de l’air, que ces deux mondes se rencontrent. A la déception d’une première expérience sexuelle prosaïque (dans une voiture, la nuit, hors champ) suivra la découverte de l’extase partagée (dans une prairie, à l’heure magique). Mais ce n’est qu’au moment du premier vol chahuté de Sangaïlé qu’on se rend soudain compte que la caméra était jusque-là étrangement fixe. Et si l’émancipation de la jeune fille s’accompagnait dès lors de l’abandon de cette fixité?

Comme dans Shell, cadres et montages expriment ainsi ce que les mots ne sauraient dire, une sensibilité au monde associée à la prime jeunesse et pourtant le plus souvent réalisée bien plus tard (la réalisatrice à la quarantaine). Paradoxe de l’âge qu’on retrouve, en négatif, dans la relation entre Sangaïlé et sa mère, ex-ballerine qui n’arrive qu’à lui expliquer que ce qu’elle a ressenti sur scène est indescriptible. D’un côté Giselle, de l’autre la musique originale moins harmonieuse composée par Jean-Benoît Dunckel, moitié du duo électronique AIR…

Un regard soudain affermi, des retrouvailles ponctuées d’un simple «merci d’exister», puis un sobre épilogue, deux ans plus tard, achèvent de nous faire chavirer. Raconter avec délicatesse un premier amour, ce n’est déjà pas si mal. Une liaison homosexuelle sans en faire tout un plat, encore mieux. Mais dire que cette ouverture à l’autre, peu importe le genre, est simplement l’étape nécessaire à la découverte de soi, transmettant au passage le désir de vivre et d’aimer? Presque un idéal de cinéma!

VVVV Summer (Sangaïlé/ The Summer of Sangaile) , d’Alanté Kavaïté (Lituanie – France 2015), avec Julija Steponaïtyté, Aïsté Dirziuté, Juraté Sodyté, Martynas Budraïtis, Laurynas Jurgelis. 1h28.

La gracile Julija Steponaïtyté, sorte d’Audrey Hepburn moderne, est l’atout décisif de la cinéaste

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