Livres

L’éternel retour de l'écrivain Alain Fleischer

Pour saisir les mécanismes de la récidive, un écrivain rend visite à un très vieux meurtrier. Un vertigineux éloge des recommencements

Sommes-nous faits d’une succession d’individus dont le destin se détache par étapes, comme une ombre quitterait un être, prisonnier d’une boucle du temps, pour s’attacher à un autre? En route vers Budapest, Léo, le narrateur, se voit obligé de faire halte à Brno, en Moravie. Trente ans auparavant, il y était venu souvent rejoindre Mila, son amour d’adolescence. Et voilà qu’en ce jour de retour du printemps, il croise le jeune homme qu’il a été, comme Borges, dans la nouvelle L’autre, se retrouve lui-même à travers le temps.

Mais à Brno, au lieu d’échanger des nouvelles du passé et du futur, les deux Léo ne se parlent pas. Stupéfait, l’homme de 47 ans se demande si le garçon qu’il a été, «ayant trouvé son accomplissement dans cet épisode de sa vie, la mienne, m’aurait laissé me séparer de lui et partir à l’aventure dans la suite imprévisible de ce qui a été mon destin». Lui-même ne serait-il «aujourd’hui que la projection, dans un futur apparemment advenu, de cet être que je fus pleinement dans un présent depuis longtemps révolu?»

L’ombre de l’histoire familiale

Cette rencontre est le point de départ d’une quête vertigineuse dans ces «angles morts» de l’histoire individuelle et collective qu’Alain Fleischer explore depuis plus de vingt ans dans une succession d’ouvrages – romans, nouvelles et essais –, dont la liste occupe six pages «du même auteur». Qu’il réfléchisse sur l’art, le cinéma, la photographie et ses rapports à la pornographie, il en revient toujours à l’histoire du XXe siècle, à ce trou noir où ont disparu les Juifs d’Europe centrale d’où est issue sa famille hongroise. Le récidiviste peut donc se lire comme un recommencement de ses grands romans qu’il revisite par allusions. Et la vieille Lancia, qui tombe en panne et oblige le narrateur à s’arrêter à Brno, rappelle la Daimler de 1933, dans Les angles morts (Seuil, 2003), celle qui n’avait pas de marche arrière.

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Mais Le récidiviste est une longue remémoration, qui avance par répétition des motifs, en longues phrases sinueuses et précises. Si Léo a pris la route pour rallier Paris à Budapest, c’est pour rencontrer un certain László Kovács, condamné à deux reprises pour trois meurtres au mobile inexpliqué. En effet, le but du voyage concerne «le projet qui occupe en ce moment l’écrivain que je suis devenu: concevoir un roman au thème inspiré de la vie et de la personnalité d’un authentique criminel récidiviste, inconscient que j’ai été que tout individu est un récidiviste de lui-même et de sa propre histoire, ce qui devient manifeste dans les créations et les créatures inventées par un auteur, un artiste».

Culpabilité diffuse

Budapest, la ville que l’écrivain a «reconnue» la première fois qu’il y a mis les pieds, encore enfant, est le lieu de souvenirs, transmis par son père, qui sont devenus les siens: baignades de garçons dans le Danube mais aussi dernière image de la famille, réunie une ultime fois au bord du fleuve avant de disparaître dans les «angles morts». A l’époque, le garçon, trop jeune, n’a pas bien compris le message du père et cette surdité est à l’origine d’une culpabilité diffuse qui s’exprime dans des cauchemars hantés de crimes.

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Culpabilité que László Kovács ne ressent nullement, en tout cas pas vis-à-vis des meurtres pour lesquels il a été condamné. Il les a payés de 10, puis de 25 ans de prison. Maintenant, très âgé, il vit seul dans une masure, gardien d’un cimetière juif désaffecté. Il a accepté de recevoir l’écrivain pour lui dérouler un étrange monologue, en plusieurs séances dont il fixe les dates. Sa «confession» n’éclaire pas le pourquoi de ses actes, sauf qu’il semble toujours s’agir d’insultes faites à la musique. Des dissonances morales, en quelque sorte. László Kovács n’a-t-il pas été un pianiste accompli avant de devenir en prison un violoniste de talent? A la fin de sa vie, il laisse une confession qui en dit un peu plus sur sa vraie culpabilité et beaucoup sur les «angles morts».

Fantasmes charnels

Dans le petit train qui va de Budapest à la halte qui mène chez László Kovács, Léo est attiré par une jeune fille. C’est l’autre fil du livre: cette Dora, comme il l’appelle, évoque ces figures féminines du désir qui éclairent les romans de Fleischer. Parfois, elle est accompagnée d’un garçon: petit frère ou fils d’une mère très jeune? Une fois, Léo croit la reconnaître, mais c’est un garçon. Son jumeau? Se profile alors le thème de l’inceste sororal, cher à l’auteur. Dora concède des rendez-vous énigmatiques et finit par entraîner Léo dans une auberge de passe au bord du fleuve. Eros et Thanatos: non loin se dresse un hôpital sinistre d’où les patients s’évadent pour aller y vivre leurs derniers fantasmes.

Les amants passeront trois jours dans ce bouge à épuiser les leurs, dont celui de la virginité, toujours recommencée. Scandale: la fugueuse est mineure. Dès lors, Budapest devient un lieu hostile que Léo fuit pour de brèves excursions vers des lieux qui rappellent d’autres romans de Fleischer, manifestant l’unité de son œuvre. Un finale virtuose, lyrique, célèbre les retrouvailles avec la sœur aimée, et réunit les boucles du temps, car «il faut une seconde fois pour que la première reste unique».


Roman

Alain Fleischer

«Le récidiviste»

Seuil, coll. Fiction & Cie

352 p.



Citations

«Recommencer est ma façon de vivre, pour ne pas mourir sur place, point fixe emporté par le temps qui fuit.»

p. 146


«Lorsque le dernier Léo que je serai atteindra la fin de sa vie, nous disparaîtrons tous ensemble, tous les Léo que j’aurai été cesseront d’exister en même temps…»

p. 189


«Cette vie, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois et une quantité innombrables de fois; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire.»

Nietzsche, «Le gai savoir», cité en exergue.

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