Lors de son voyage à Balnibarbi, Gulliver est admis à l’Académie de Lagado. Il y rencontre un savant qui vient de passer huit ans sur un projet consistant à «extraire des concombres des rayons de soleil et à les enfermer dans des fioles hermétiques, où ils seraient disponibles pour réchauffer le temps, quand l’été est froid et pluvieux».

L’acerbe Jonathan Swift raille les dérives de la science. Mais son exemple recèle plus de sagesse qu’il ne le pense. En effet, depuis le 1er avril 1965, dans les pages de Vaillant (Le Journal de Pif), puis de Pilote, Nikita Mandryka démontre l’énergie inhérente aux cucurbitacées avec une verve que les années ne démentent pas.

A propos de BDFIL 2018: Une chauve-souris et un concombre au menu de BDFIL

Un concombre qui a une araignée au plafond

Le Concombre masqué est cette année l'un des invités du festival BDFIL, qui commence ce jeudi 13 septembre. Le reste du temps, il vit dans le Désert de la Folie douce, non loin de l’endroit où la nuit tombe. Il a une araignée au plafond et des éléphants qui jouent aux quilles dans son galetas. Son meilleur ami est le bon Chourave. Il baguenaude dans les marges de la dimension poznave ou déguste un bon frigouli aux broutches molles. Il a «Bretzel liquide!» pour cri de ralliement. Il essaye d’empêcher l’inéluctable: que la réalité se débidule suite à «une sorte de clafoutis dans les valvules de l’espace-temps» provoqué par un glabougnot heideggerien… Une fois, le Concombre est même devenu le Maître du monde! Hélas! Sa suprématie s’appuyait sur une erreur dans Le livre du Grand Tout…

Frappées au coin du nonsense, nourries de psychanalyse et de philosophie zen, crépitant d’inventions verbales et tracées d’un trait d’une rondeur dynamique, les aventures potagères du Concombre masqué font œuvre de salubrité publique en révélant l’absurdité du monde. Le jardin zen a eu d’inestimables répercussions sur la bande dessinée: refusé par Pilote, ce récit contemplatif a provoqué la création de L’Echo des savanes, en 1972, et déterminé le passage de la bande dessinée dans l’âge adulte.

Les premiers pas du personnage: Les vertes années du Concombre masqué

Un cousin farceur

Les origines du Concombre remontent à l’enfance de Mandryka, dans les dunes de Bizerte, en Tunisie, là où s’était échoué son grand-père, ancien commandant de la flotte tsariste. A côté d’un énorme réservoir, il y avait un potager. «Gosses, on rampait dans les carrés de fraises pour les gober. C’était un peu le paradis.» Le fabuleux Léguminouze a pour parents le Copyright, petite créature dinosaurienne imaginée par Jean-Claude Forest dans les années 1950, et le Fantôme du Bengale, un justicier masqué créé par Lee Falk en 1936.

Le héros de Mandryka a aussi un cousin farceur débusqué par Octave Mirbeau. C’est à Granville, en 1894, que l’auteur du Journal d’une femme de chambre fait la connaissance du Concombre fugitif, dans la nouvelle du même nom. «Ah! C’est un concombre impayable que le concombre fugitif!… A le voir, il n’a rien de particulier… Mais dès qu’on veut le prendre… il fiche le camp», râle le père Hortus. Sa main noueuse cherche à étreindre «quelque chose de long, de rond et de vert qui ressemblait, en effet, à un concombre, et qui, sautant à petits bonds, insaisissable et diabolique, disparut, soudain, derrière une touffe…». Seul Mandryka a réussi à saisir l’énergumène – pour notre plus grand bonheur.

Quand le Concombre voulait moraliser la finance: Le Concombre masqué relève les défis de l’avenir


Un autre invité du festival: Dave McKean, le quêteur multiple


Festival BDFIL. A Lausanne, du 13 au 17 septembre. Rencontre avec Mandryka lundi 17 à 14h, Théâtre Boulimie.