Cinéma

«Leto», révolution rock à Leningrad

Kirill Serebrennikov, cinéaste et dramaturge assigné à résidence, signe un très grand film, entre musique et romantisme, autour de l’émergence d’une scène rock dans le Leningrad du début des années 1980. Trois décennies plus tard, c’est aujourd’hui le hip-hop qui affole la censure russe

Il s’agit tout simplement du meilleur film, au côté d’Heureux comme Lazzaro, d’Alice Rohrwacher, découvert ce printemps à Cannes. Même si au final il n’a pas eu les honneurs du palmarès, Leto est un long métrage aussi formellement éblouissant que narrativement passionnant.

Il est signé Kirill Serebrennikov, cinéaste et dramaturge russe assigné à résidence pour une affaire de détournement de subventions publiques qui ressemble plus à une manière détournée d’affaiblir une voix critique. C’est ainsi depuis son domicile moscovite qu’il a suivi le montage de Leto, après avoir arrêté en fin de tournage, tout comme il a dirigé à distance la mise en scène de Cosi fan tutte, dans une nouvelle production dévoilée il y a quelques semaines par l’Opéra de Zurich.

Saine émulation

Au cœur de Leto (littéralement «l’été»), un triangle amoureux, motif classique s’il en est, mais que Serebrennikov revisite magnifiquement à travers une relation platonique empreinte d’un bouleversant romantisme. Mike est marié à Natacha, Viktor devient ami avec Mike, Natacha s’éprend de Viktor: à cette histoire s’ajoute celle de l’émergence d’une scène rock dans le Leningrad – futur Saint-Pétersbourg – du début des années 1980.

Mike et Viktor sont tous deux musiciens, et plutôt que de se voir en rivaux, ils vont s’influencer l’un l’autre dans une saine émulation. Ils écoutent Bowie, T-Rex et Lou Reed, ce glam-rock qui, une décennie après avoir secoué le paysage musical anglo-saxon, est pour eux synonyme d’émancipation et de liberté. L’heure n’est pas encore à la perestroïka, mais écouter du rock est un acte rebelle, une façon d’affirmer un besoin de changement, d’aspirations autres.

«Psycho Killer, qu’est-ce que c’est?»

Le film multiplie les morceaux de bravoure. Il y a d’abord la séquence d’ouverture, dans laquelle on suit trois jeunes filles entrant en douce dans un théâtre où se produit le groupe de Mike – devant un public assis que scrutent des employés du parti veillant au respect des bonnes mœurs. Il y a ensuite cette sublime parenthèse enchantée, une fête au bord de la mer Baltique, une jeunesse qui tente de rester insouciante et boit du vin bon marché en chantant. C’est là que Mike va rencontrer Viktor, et qu’il va s’apercevoir que Natacha n’est pas insensible à son charme ténébreux, à son côté introverti.

Le lendemain matin, la bande emprunte un train de banlieue pour rentrer en ville. Alors que des voyageurs prennent à partie ces jeunes perçus comme pervertis par le capitalisme, le récit déraille soudainement pour devenir un clip déjanté qui voit les personnages reprendre le Psycho Killer des Talking Heads, tandis que des incrustations graphiques envahissent l’écran, comme lorsque Man Ray intervenait directement sur la pellicule argentique. Lorsque tout le monde reprend sa place, un ami de Mike et Viktor souligne alors que «tout ceci n’a pas existé». Il reviendra régulièrement s’adresser au spectateur, sortant de la diégèse tel un chœur antique commentant l’action.

Car si d’autres interludes musicaux – The Passenger d’Iggy Pop interprété par les passagers d’un bus, Perfect Day de Lou Reed chanté sous la pluie par une femme esseulée – viendront ponctuer la narration pour l’amener ailleurs, Mike et Viktor sont bien réels, ils ont véritablement contribué à l’émergence d’une scène rock dans une Union soviétique alors hostile à toute influence occidentale. Pour Serebrennikov, Leto est une manière de rendre hommage – «en noir et blanc, qui est la seule manière de raconter l’histoire de cette génération» – à ceux qui l’ont précédé, ont fait œuvre de pionniers mais ont été effacés par la perestroïka.

Teinte mélancolique

Leto n’est pas un biopic; il s’agit plus d’un instantané, d’un geste fulgurant visant à éclairer une période méconnue et à célébrer les figures de Viktor Tsoï et de Mike Naumenko – ils formèrent les groupes Kino et Zoopark – tout en développant un sous-texte romantique pour donner au récit une teinte mélancolique. Il y a dans la manière qu’a Serebrennikov de filmer les groupes et d’agencer les déplacements des personnages – dans les espaces souvent confinés d’appartements, puisque le rock est alors musique de contrebande – une virtuosité en totale adéquation avec les aspirations de Mike et Viktor. Leto n’est pas un biopic, mais tout simplement un très grand film, qu’accompagne une bande-son (éditée par Milan Music) enthousiasmante et donnant envie de se plonger plus en profondeur dans l’histoire méconnue du rock soviétique. S. G.

Leto, de Kirill Serebrennikov (Russie, France, 2018), avec Teo Yoo, Roma Zver, Irina Starshenbaum, 2h06.


Les pressions du Kremlin contre une scène hip-hop défiante

Annulations de concerts, arrestations, mises en garde: les autorités russes voient d’un mauvais œil l’émergence d’une culture hors de contrôle. Mais bien décidée à résister aux pressions

Sale temps pour le hip-hop russe. Gardes à vue, annulations en série de concerts se multiplient dans tout le pays. Les salles de concert reçoivent des coups de fil du FSB (successeur du KGB) exigeant l’annulation des concerts de 18 artistes figurant sur une «liste noire» révélée le mois dernier par la presse russe. Et la répression s’accélère. Le site Meduza.io recense plus de 20 interdictions de concerts au cours de l’année 2018, dont 14 seulement pour le mois de novembre.

Des organisations conservatrices proches du pouvoir appuient ces interdictions, justifiées selon elles par la nécessité de protéger la jeunesse de l’influence délétère de cultures et de valeurs importées de l’Occident. Ils accusent ces artistes de faire l’apologie du suicide, de la drogue et de la sexualité. Certains, comme Husky et IC3PEAK, ont franchi le Rubicon en se moquant du patriotisme imposé par l’Etat ou en critiquant Vladimir Poutine.

Performance dans la rue

La pression est exercée sur les salles de concert, mais elle s’est transformée ces dernières semaines en répression directe des artistes. Le point d’ébullition a été atteint le 21 novembre. Ce soir-là, l’étoile montante du hip-hop, Husky, est confronté à l’annulation au tout denier moment de son concert à Krasnodar, au sud de la Russie. Les propriétaires de la salle de concert ont cédé à la peur après avoir reçu du parquet une note stipulant que les textes de Husky vont être «vérifiés pour extrémisme». L’équipe du rappeur se rabat en urgence sur un autre club. Las, l’électricité y est coupée. Très remonté, Husky sort dans la rue, monte sur une voiture et improvise une performance sous les encouragements de la foule. Des policiers l’alpaguent immédiatement et le conduisent au poste sous les huées. Le lendemain, Husky reçoit une peine de 12 jours de prison pour hooliganisme.

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Le harcèlement s’abat aussi sur le groupe IC3PEAK. A Perm, où le groupe a vu ses efforts pour trouver une salle échouer à trois reprises, le FSB a fini par exiger d’eux qu’ils déguerpissent sur-le-champ. IC3PEAK s’est fait cueillir à la descente du train à Novossibirsk et placé en garde à vue. A Krasnoïarsk, ils ont été convoqués par le «centre de lutte anti-extrémisme», une division de la police obéissant au FSB. Mardi soir à Saratov, les policiers sont allés beaucoup plus loin: ils ont pris en photo les passeports de tous les spectateurs venus assister au concert d’IC3PEAK. Du jamais vu depuis la fin de l’URSS.

Parallèles entre rock et hip-hop

Le milieu du hip-hop a d’abord encaissé les coups, mais l’arrestation de Husky a enclenché la résistance. Des artistes de premier plan (Basta, Noize MC et Oxxxymiron) ont organisé un concert de soutien le 26 novembre à Moscou. La levée de boucliers a été telle que même des figures ultra-conservatrices telles que le directeur du renseignement extérieur Sergueï Narychkine et le présentateur de télévision Dmitri Kisseliov ont demandé au pouvoir de lever le pied. Husky a finalement été libéré au bout de quatre jours, la patronne de la chaîne gouvernementale Kremlin Russia Today révélant au passage que plusieurs responsables du Kremlin étaient intervenus auprès de la justice russe, dont «l’indépendance» n’est plus à prouver.

Beaucoup d’observateurs tracent des parallèles entre cette situation et la répression brutale du rock par le KGB à l’époque soviétique. Une sombre réalité que des critiques ont reproché à Kirill Serebrennikov d’avoir largement omis dans son film Leto. E. G.

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