Quand un homme meurt, l'eau qui s'évapore de son corps va rejoindre dans l'atmosphère les millions de goutelettes qui forment les nuages, les merveilleux nuages. C'est ainsi que les particules qui forment l'enveloppe charnelle d'Akira Kumo vont se dissoudre dans l'espace, et, plus tard, un soir de tempête, les cendres du grand couturier rejoindront elles aussi les nuées accueillantes aux poussières. La pensée de cette circulation de la matière console Virginie Latour en cet automne 2006, comme elle a consolé Goethe. Quelques mois plus tôt, à peine si elle levait parfois les yeux vers le ciel. Mais depuis que la jeune bibliothécaire a été chargée d'aider le Japonais au nom de nuage à classer son immense bibliothèque météorologique, son regard a changé.

Pendant des mois, au dernier étage de son hôtel de la rue Lamarck, face au ciel de Paris, Akira Kumo a déroulé pour elle les vies de quelques amoureux des nuées. Luke Howard, paisible quaker, ami du silence, inventeur de la classification des formes nuageuses, un homme que Goethe admirait, lui qui pensait «que le cerveau des hommes a la forme des nuages». Un peintre dont l'œuvre a disparu, Carmichaël, dont on sait pourtant que pendant l'été 1812, il n'a peint que des ciels, avant de se suicider. Ce fils de meunier voulait représenter le vent. Akira raconte aussi à son assistante l'explosion du Krakatoa qui obscurcit tout le ciel en 1883.

A la collection du Japonais, il manque une pièce essentielle: le protocole Abercrombie. Personne, hormis la fille adoptive du riche aristocrate écossais et de son petit-fils, n'a jamais vu ce document. En 1889, Abercrombie, savant fou, a entrepris le tour du monde pour photographier les nuages. Mais, du côté de Bali, ce vieux puritain a découvert les merveilles de la chair. C'est l'intimité de femmes innombrables qu'il fixera désormais dans son album. Au fond, la quête est la même: trouver, dans la diversité des formes, l'unité du vivant.

Quand le couturier ne déploie pas ses récits pour retenir Virginie, quelqu'un prend le relais, nous parle de cette jeune femme, de ses amours, à elle qui jouit en averse comme un orage d'été. Il évoque la jeunesse d'Akira, né à une date indéterminée à Hiroshima (avant ou après la bombe?); dessine les nouvelles conquêtes de la météorologie en ce début de XXIe siècle. Toutes ces lignes bougent et se croisent comme dans le ciel les souffles du vent.

Stéphane Audeguy, dont c'est le premier roman, tient superbement en main le troupeau de ses histoires, mariant l'Histoire et l'imagination en de belles noces. Placée sous le signe de Lucrèce, La Théorie des nuages a la poésie, la complexité, la tendresse et l'élégance d'un ciel où jouent «les magies liquides et aériennes» qu'aimait Baudelaire.

Stéphane Audeguy. La Théorie des nuages. Gallimard, 292 p.