roman

L’étouffoir au cœur du bush sud-africain

Les paradoxes de la nouvelle Afrique du Sud foisonnent dans ce récit de Damon Galgut, descentes aux enfers, dans le Karoo où la ségrégation subsiste, loin des villes arc-en-ciel

Genre: ROMAN
Qui ? Damon Galgut
Titre: L’Imposteur
The Impostor
Langue: Trad. d’Hélène Papot
Chez qui ? L’Olivier, 300 p.

Il serait bien difficile de trouver un roman sud-africain qui tourne totalement le dos à l’Histoire. Si la génération Gordimer-Brink-Coetzee a mis en lumière les enjeux moraux d’une société qui allait briser les murailles de l’apartheid, la nouvelle garde, elle, tente de déchiffrer l’ère du dégel, avec ses promesses et ses paradoxes. Pour la littérature, qui se nourrit tout à la fois d’ombre et de lumière, cette réalité est une source intarissable et Damon ­Galgut – né à Pretoria en 1963 – y puise une bonne part de son inspiration. S’il reste politiquement assez pessimiste, s’il avoue avoir pris ses distances avec l’ANC au point de ne plus vouloir voter pour ce parti, il reconnaît tout de même que les choses changent malgré les multiples foyers de violence qui couvent dans son pays. «Les vieilles questions raciales sont moins d’actualité, explique-t-il. On voit les enfants blancs et noirs aller ensemble à l’école. A quelle vitesse allons-nous créer une classe moyenne noire? Peut-être que tout est là.»

Galgut a commencé à écrire très jeune, sans doute parce qu’il se sentait menacé. A l’âge de 6 ans, il a échappé à un cancer de la lymphe et, à l’hôpital, sa mère lui lisait des histoires pour le réconforter. Depuis cette époque, il associe la littérature à «un acte de consolation» et l’un de ses premiers récits – une nouvelle intitulée Small Circle of Beings – évoque cette maladie dont il a su, grâce à l’écriture, conjurer les démons. En 1998, les Editions Verticales ont publié La Faille – confession d’un assassin qui finit par usurper l’identité de sa victime – puis c’est à L’Olivier qu’est paru, en 2005, Un Docteur irréprochable, un roman à la Coetzee où se profile une Afrique du Sud livrée aux pires désordres, à la fois géographiques, sociaux et spirituels.

Avec L’Imposteur, Galgut reprend cette thématique et dépeint des paysages toujours aussi fantomatiques, au cœur du bush. C’est là qu’il a lui-même échoué à la fin des années 1990, à un moment particulièrement douloureux de sa vie – il n’avait ni travail ni argent – et il raconte qu’il a alors frôlé la folie dans la maison isolée que lui avaient prêtée des amis. Son roman est né de cette descente vers les enfers et son héros, Adam, est lui aussi une sorte de rescapé. Ce poète a vécu à Johannesburg, où son premier recueil a subi les foudres de la critique parce qu’il «passait sous silence la crise morale que traversait l’Afrique du Sud», comme s’il était indifférent aux tourments de sa patrie. Ce jugement étriqué l’a profondément blessé, même s’il n’est pas à l’aise avec l’Histoire: il rêve en effet de «remplacer la politique par l’esthétique» et il vit son «absence de révolte» comme une sorte de rédemption malgré les regards accusateurs de ses contemporains.

A Johannesburg, Adam a aussi perdu son travail – en vertu des «quotas raciaux», un Noir a pris sa place – et il a été contraint de se réfugier dans le Karoo, un no man’s land de poussière et de désolation où son frère lui a prêté une masure totalement délabrée. Loin des grandes zones urbaines, cette contrée sauvage est encore soumise aux vieux clivages ségrégationnistes, comme si l’apartheid n’y avait pas été effacé. La corruption y règne. Les mafias locales s’y taillent la part du lion. On y a construit une autoroute à péage qui ne sert à personne sauf aux promoteurs crapuleux qui ont l’intention de bâtir dans la région un immense complexe touristique, avec un golf et un casino…

Le héros de Galgut ne comprend rien à ce monde perverti où se cachent pas mal d’imposteurs et où il sombrera dans l’inertie, avant de voir débarquer un parvenu bourré de fric – Canning – qui dit être un ancien camarade de classe… Mais Adam prétend ne pas se souvenir de lui, comme si une partie de sa vie avait disparu de sa mémoire. Dit-il la vérité? Veut-il rester masqué, dans cet univers où triomphe le mensonge? Est-il lui aussi un imposteur? Réponse dans ce roman aux allures de parabole où Galgut montre comment se dérèglent les relations humaines sous l’étouffoir d’une nation encore malade de son passé. Avec ces quelques mots en guise de bilan: «Le crime sévissait partout de nos jours, et jusque dans les coins les plus reculés. Le pays allait à vau-l’eau.»

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