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En France, on compare Clarice Lispector à Virginia Woolf et à Joyce pour le monologue intérieur, ainsi qu’à Katherine Mansfield, pour la vision féminine.
© Edition des Femmes

Livres 

L’étrange familiarité de Clarice Lispector

Les nouvelles de la Brésilienne offrent un panorama complet de son art de l’allusion et du malaise

Au Brésil, Clarice Lispector exerce une fascination qui va grandissant depuis sa mort en 1977. Benjamin Moser, son biographe américain, souligne «la relation entre littérature et sorcellerie» comme un pan important de la mythologie qui s’est développée autour de sa figure, surtout depuis l’avènement d’Internet. En Europe et aux Etats-Unis, son œuvre reste relativement secrète. En France, où elle est largement traduite aux Editions des femmes, on la compare à Virginia Woolf et à Joyce pour le monologue intérieur, à Katherine Mansfield, pour la vision féminine.

Son univers échappe à ces parallèles: il émane de ses livres une étrangeté singulière, très forte dans son roman le plus connu, La Passion selon G.H., une syntaxe biaisée, un malaise diffus sous l’apparente normalité de la vie d’épouses et de mères, issues comme elle de la bourgeoisie de Rio. Hélène Cixous a commenté cette œuvre singulière, ancrée dans la société brésilienne, irriguée par la tradition juive, dans un alliage singulier. Le présent recueil qui regroupe toutes ses nouvelles, des premiers essais publiés dans sa prime jeunesse, jusqu’aux tout derniers fragments, permet de suivre son évolution parallèle d’écrivain et de femme, un parcours passionnant.

Charme, sophistication et culture

Clarice Lispector est née en 1920 à Tchéchelnik, un shtetl d’Ukraine, alors que ses parents allaient émigrer, dans ce temps de famines, de violences et de pogroms. Elle avait 2 mois à son arrivée au Brésil. La famille s’est d’abord installée au Nordeste. Sa mère est morte quand elle avait 9 ans. Le père a emmené ses filles à Rio: en dépit de son extrême pauvreté, il voulait leur donner des armes pour réussir.

Clarice n’avait pas 20 ans à sa mort, a fait des études de droit. Extrêmement belle et élégante, elle représentait, dit Benjamin Moser, qui préface le recueil, le glamour – charme, sophistication, culture. Journaliste, spécialisée dans la mode, elle a publié ses premières nouvelles, puis elle a épousé un diplomate dont elle a eu deux fils, et qu’elle a suivi en Europe et aux Etats-Unis, avant de divorcer et de revenir au Brésil en 1959.

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Elle a beaucoup souffert de cet exil, les lettres à ses sœurs, Mes Chéries (Ed. des femmes, 2015), en témoignent, et aussi une brève nouvelle qui parle du silence de la ville de Berne, où l’ennui semble particulièrement accablant. Elle est morte d’un cancer, à 57 ans.

Rapports de force entre hommes et femmes

Dans les vies rangées de ses personnages s’ouvre souvent une faille, imperceptible, innommable, par laquelle s’infiltrent le désordre, l’horreur, un bouleversement durable. Parce qu’elle s’est trompée d’heure en convoquant son chauffeur, une femme se trouve confrontée à la réalité de la rue, et sa rencontre avec un mendiant manque de faire basculer tout l’édifice de sa vie. Vous vous remettrez au bal, la rassure le chauffeur qui la ramène chez elle. Pour une autre, c’est le spectacle d’un aveugle à l’arrêt de bus qui instille en elle le doute et qui l’oblige à considérer tous les objets familiers comme des ennemis potentiels.

Ces figures suivent l’évolution de l’auteure elle-même: ce sont d’abord de jeunes femmes aux prises avec le sentiment amoureux, les rapports de force entre hommes et femmes dans une société fortement patriarcale, des velléités d’indépendance.

Petits effondrements

Si les féministes célèbrent Clarice Lispector, ses textes n’ont rien de militant ni de démonstratif. Ils opèrent par glissements, petits effondrements qui finissent par miner l’édifice social et familial. Une jeune femme reconduit sa mère à la gare après un séjour chez elle; à la maison, son mari jouit de «son» samedi et l’enfant attend qu’elle l’emmène en promenade: il ne s’est rien passé, mais on se demande si mère et fils reviendront jamais.

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Une très vieille femme, dont les descendants réunis fêtent l’anniversaire, observe sans tendresse ces gens issus d’elle et qui font taire leurs dissensions pour quelques heures. Si ces «liens de famille», titre d’un recueil, occupent une bonne place, les élans du corps sont aussi très présents, surtout ceux, inadmissibles, incongrus, qui persistent en dépit de l’âge, du rang social, des conventions.

Brasilia, onirique et ironique

Les animaux aussi jouent un rôle important, «encore très proches de Dieu, un matériau qui ne s’est pas lui-même inventé, chose encore chaude de sa propre naissance, qui vit aussitôt pleinement et qui vit chaque minute d’un seul coup, jamais petit à petit, sans jamais s’économiser, jamais se gaspiller», telle cette poule qui tente de fuir sa condition de pot-au-feu, et finit par y échapper par la grâce d’un œuf pondu après une course-poursuite épique: la famille renonce à la manger et l’adopte pour longtemps.

Et parfois, Clarice Lispector est carrément obscure dans son étrangeté, ainsi, vers la fin de sa vie, cet essai sur Brasilia, onirique, ironique, aussi incongru que la ville elle-même.


Clarice Lispector, «Nouvelles» , différents traducteurs, Edition des femmes, 482 p.

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