Dès le début de ce livre inclassable, entre les confessions d’un montagnard solitaire et les pensées vagabondes d’Erri De Luca, l’auteur s’adresse au «fils que je ne peux dire mien», faute de savoir «de quelle mère tu pouvais venir au monde». Enigmatique, sans doute, mais le ton est celui de l’introspection et du monologue. Peu à peu, le profil de ce fils qu’il n’a jamais eu trouve sa voix propre, laquelle interroge et commente les propos «paternels». Le monologue tourne au dialogue et le «fils» prend lentement consistance corporelle, ose le doute et même le sarcasme avant de disparaître pour se confondre de nouveau avec son «père», et non simplement «sortir».

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N’est-il pas un peu monstrueux, ce fils sans mère? Il s’insinue probablement dans l’œuvre de De Luca comme l’écho d’un regret, et peut-être d’un manque pour un narrateur n’ayant pas oublié que, dans les années 1970, «une grossesse voulait dire alors donner un fils en pâture au monde».

Lumineux et cruel

En tout cas, ce «père», assis à une table et éclairé par le feu de la cheminée, ressemble fort à Erri De Luca. Et comme tous les livres de son œuvre abondante, dès le premier paru en 1989, celui-ci est à forte teneur autobiographique. On y trouve sans surprise des évocations liées aux épisodes de la riche existence de l’auteur, le militant révolutionnaire (parmi les fondateurs de Lotta continua), sa vie d’ouvrier (de 1978 à 1997), d’autodidacte théologien (lectures bibliques quotidiennes), ainsi que son apprentissage solitaire de plusieurs langues, jusqu’au yiddish, sans oublier l’alpiniste chevronné.

Il serait faux de parler de réflexions, ou insuffisant, ce mot ne rendant pas justice au style qui fait la force de De Luca, parfaitement rendu par Danièle Valin, sa traductrice de toujours. Souvent, le lecteur est saisi par les elliptiques constats poétiques de l’écrivain, d’une lumineuse et cruelle simplicité.

Jeu de l’oie

Parmi les évocations autobiographiques, l’enfance napolitaine, souvent teintée de nostalgie avec les fortes figures maternelle et paternelle, tient une place assez importante. C’est qu’Erri De Luca, père douteux, est un fils certain, et ce fils n’en a jamais fini de digérer le drame de sa noble et courageuse famille napolitaine très appauvrie par la guerre.

On se délecte de nombre de passages de ce jeu de l’oie, où l’on passe et repasse dans l’espoir un peu vain de trouver le nord. Le danger d’une telle démarche, c’est de céder du haut de son Olympe littéraire à quelque complaisance sur ses propres manières d’être au monde et de dire le monde, voire à une certaine solennité, avec l’autocitation comme cerise sur le gâteau. Malgré la grâce naturelle de son écriture, Erri De Luca n’y échappe pas toujours.



Roman

Erri De Luca

«Le tour de l’oie»

Traduit de l’italien par Danièle Valin

Gallimard, 161 p.