Le 2 juillet 1950, un jeune moine mettait le feu au Temple du Pavillon d'or, un des plus connus de Ky¯oto. Entièrement réduit en cendres, il fut reconstruit à l'identique cinq ans plus tard. C'est le cinquantenaire de cet incendie (au Japon, le décompte se fait en années commencées) qui est célébré aujourd'hui, de manière conjointe entre les autorités du temple et les pompiers municipaux, dont les voitures de patrouille sillonnaient les environs dès jeudi matin, s'excusant d'avance et par haut-parleurs du dérangement causé à la population par leurs exercices.

Commémorer les cinquante ans d'un incendie criminel n'est pas une occasion très heureuse, mais à Ky¯oto, ce fait divers est resté gravé dans les mémoires. Non seulement le Pavillon d'or, dont les deux étages supérieurs sont en bois laqué recouvert de feuilles d'or qui lui donnent son nom, est depuis toujours considéré comme un symbole de pureté et de beauté au Japon. Mais selon Fumitoshi Nakamura, responsable de la section des biens culturels des pompiers de Ky¯oto, le choc de voir disparaître sous les flammes ce joyau de l'architecture japonaise si peu de temps après la Seconde Guerre mondiale fut d'autant plus grand que Ky¯oto est une des rares villes japonaises à en être sortie indemne.

Reste que cet incendie était criminel, perpétré par un moine du temple qui en invoqua la beauté pour expliquer son geste. Arrêté par la police alors qu'il contemplait les flammes depuis une colline où il comptait se donner la mort, il dit être si jaloux de la perfection du temple qu'il devait disparaître avec lui, dans une variante du suicide amoureux cher à la littérature japonaise (où il trouve sa place, puisque l'incident a inspiré à Mishima Yukio l'un de ses romans les plus célèbres).

Mais si à l'époque le supérieur du temple, au désespoir d'avoir nourri un tel serpent dans son sein, décida de se faire moine mendiant, et que la mère du novice, de honte, se jeta du haut d'un pont, la cérémonie d'aujourd'hui ne gardait plus guère trace de ces circonstances dramatiques.

Malgré tout, selon Yoshio Fujii, l'intendant du temple, la partie religieuse de la cérémonie, une prière bouddhique, comportait à la fois le regret et la honte collective qu'un moine se soit rendu coupable d'un tel acte, et le vœu que cela ne se reproduise plus. Quant à la présence des pompiers – tant ceux du temple que ceux de la municipalité – elle devait démontrer que le temple est également désormais très bien armé contre les dangers extérieurs: les mesures de protection développées contre le feu, l'eau et les visiteurs indésirables sont exemplaires, au point qu'elles font école et sont appliquées ailleurs.

C'est ainsi qu'avec un pragmatisme tout à leur honneur, les dirigeants du temple ont préparé une brève cérémonie religieuse, suivie d'une démonstration des installations anti-incendie. Pendant que les moines scandaient un s¯utra zen au rez-de-chaussée du pavillon, avec, comme public, les autorités de la ville et la presse, les pompiers se sont placés autour de l'étang bordant le temple, en magnifiques combinaisons argentées à faire pâlir d'envie un samouraï, et à l'heure dite, ont copieusement arrosé les environs, avec l'accompagnement sonore de trois hélicoptères de surveillance.

Cinq minutes plus tard, tout était terminé, les lances rangées, et il ne reste plus qu'à espérer, avec Fumitoshi Nakamura, que «ce pavillon, qui, même s'il est très proche de l'original, n'a pas cinquante ans, puisse désormais durer mille ans et plus».