Belinda Cannone. Le Sentiment d'imposture. Calmann-Lévy, 166 p.

Il est bien partagé, ce «sentiment d'imposture» que Belinda Cannone analyse si finement dans un essai qui se lit comme une lettre amicale. Il n'est pas question ici – ou alors par la bande – de la tromperie de l'usurpateur, de l'escroc. Ce qu'elle désigne par des italiques, l'imposture, c'est un sentiment intime, celui de ne pas être à la bonne place, celle qui vous a été assignée à l'origine. Avec pour corollaire, forcément, la peur d'être démasqué. Il ne s'agit pas non plus du sentiment légitime de honte. Celui qui obère toute la vie de lord Jim, le malheureux héros de Joseph Conrad, qui toute sa vie payera un moment de lâcheté collective pour avoir quitté, avec le reste de l'équipage, un bateau en péril et ses passagers. Le sentiment d'imposture niche ailleurs. C'est un cauchemar familier: que fait-on là, au château, au milieu de la fête? A-t-on été invité? «Tu te dis qu'ils savent tous que tu es un intrus.»

Cette inquiétude naît souvent du décalage entre l'origine modeste et la réussite sociale. Annie Ernaux l'a décrite dans La Place, justement, où elle avoue comment elle a dû trahir ses parents (tout en réalisant leur rêve de progrès) pour accéder au rang de professeur agrégé. On a tout mené à bien, les études, la carrière. Dans le secret de soi, pourtant, on garde la conscience de ne pas être dans la case que la société avait définie. Autre cas de figure qu'illustre Rebecca, roman de Daphné du Maurier dont Hitchcock a tiré un film: une simple jeune fille épouse le riche lord anglais, veuf de Rebecca. La figure de la morte hante si fort la jeune épouse qu'elle en perd tout sentiment d'identité. Voyons encore – Belinda Cannone butine dans tous les domaines – le drame de Jean Carrière. Lauréat du Goncourt pour L'Epervier de Maheux,

il a été pétrifié ensuite par une impuissance à écrire: la peur de ne pas être à la hauteur des attentes. Notons qu'il a fait de ce malheur son fonds de commerce par la suite!

Ce sursaut va dans le sens de Belinda Cannone qui voit dans le «sentiment d'imposture» un moteur, un élément dynamique. «A condition que l'imposteur ne soit pas paralysé par sa chimère, ou qu'il ne la combatte pas par un excès de conformisme, il peut tirer un bénéfice de sa posture biaisée: le regard critique.» Pour avoir l'impression d'usurper sa place, il faut l'avoir conquise! Mais tous les imposteurs n'ont pas ce recul. Leur saint patron – que l'auteur ne recense pas mais qui correspond de manière emblématique au schéma – c'est le Plume de Henri Michaux. Se hasarde-t-il au restaurant, que le garçon lui fait remarquer sévèrement: «Ce

que vous avez dans votre assiette, Monsieur, ne figure pas sur la carte.» Et Plume de s'excuser humblement, comme toujours. La hantise d'être pris en faute est la croix des imposteurs!

Cette crainte de se voir mis à nu peut mener aux pires concessions. Alberto Moravia a créé le personnage du Conformiste, si soucieux de se fondre dans la masse qu'il adhère au fascisme, sans conviction, pour se mettre à l'abri. Se dissoudre dans la «normalité la plus terne», ou jouer au caméléon comme le Zelig de Woody Allen, c'est toujours la même angoisse. On pense, bien sûr aux figures de Kafka. Pourtant, à les regarder de plus près, Belinda Cannone repère chez Joseph K. et les autres, une résistance intime. Ils se soumettent à la loi qui leur est imposée mais ils ne l'intériorisent pas. Ce n'est pas le cas de Pierre Bérégovoy, dont le suicide pourrait s'expliquer par le fait «que les gens de gauche se sont sentis imposteurs dès qu'ils se sont trouvés (représentés) au pouvoir».

L'imposteur ne blesse que lui-même. A moins qu'il ne tente d'échapper au sentiment qui le tétanise en devenant un imposteur au sens premier. C'est peut-être le cas de Jean-Claude Romand, dont Emmanuel Carrère sonde le mystère dans L'Adversaire. Cet homme qui a fait croire à tous qu'il était un brillant médecin, jusqu'à noyer son mensonge dans un bain de sang, n'avait-il pas, à l'origine, été incapable d'assumer le rôle, pourtant plus facile, de vrai médecin? Nombreux sont les exemples que Belinda Cannone a glanés dans la littérature, le cinéma et la vie. Elle les distille subtilement par petits chapitres, s'adressant en le tutoyant à l'imposteur qui se tapit en nous. Délicieux et troublant.