EDITION

Lettres d'amour d'un typographe

Après avoir formé des générations de Romands aux arts graphiques, Roger Chatelain publie un ouvrage entre souvenirs et hommages. 

L'ouvrage que vient de publier Roger Chatelain n'est pas une encyclopédie ou un dictionnaire ni même une histoire de la typographie, au sens où il ne revendique pas une classification, un ordonnancement de sa matière. Il est, comme son titre l'indique, le fruit de rencontres, l'heureux mélange du hasard et de la subjectivité. Rencontres d'une vie professionnelle dédiée à l'art typographique au sens large du thème, qui se soucie tant de l'esthétique d'un ouvrage, que de sa lisibilité, depuis la qualité du caractère jusqu'à la mise en pages globale du journal ou du volume. L'auteur est présenté brièvement en fin d'ouvrage et dans les textes préliminaires – une préface de l'ancien ministre gaulliste Philippe Dechartre, un avant-propos de Michel Stauffer, directeur de l'Ecole romande d'arts et de communication (Eracom) où il a longtemps enseigné, et qui édite le livre, et une introduction de l'auteur. On apprend ainsi que, rentré au Démocrate de Delémont à 18 ans en qualité d'apprenti compositeur typographe, il s'est très vite vu confier les travaux les plus créatifs. Puis ce fut le passage à la Linotype, les débuts à la correction, l'enseignement, la participation aux commissions fédérales et aux jurys, l'engagement dans moult syndicats et groupements corporatifs.

Voilà pour le portrait vite brossé. Jusqu'à la retraite, en 2000. Depuis, Roger Chatelain a consacré beaucoup de son temps à remodeler d'anciens articles et à en écrire de nouveaux. Il a été pour cela encouragé par un de ses premiers élèves graphistes de l'Ecole d'art de Lausanne, Fairouz Joudié, aujourd'hui maître principal à l'Eracom, et dans l'atelier de qui ce bel ouvrage a été soigné par la jeune graphiste Valentine Golliard. Et c'est aussi à travers les hommages qu'il a choisi de rendre dans ces pages que le portrait de l'auteur se dessine en creux.

Ainsi, c'est au «double visage» de Jan Tschichold (1902-1974) qu'est consacré le premier chapitre. Passionné d'arts graphiques dès l'adolescence, cet enfant de Leipzig rencontre l'esprit du Bauhaus dès 1923. Très vite, il devient une référence, publiant en 1928 Die Neue Typographie, laquelle joint l'acte à la parole didactique en utilisant un caractère sans empattements et des mises en pages asymétriques. L'ouvrage a considérablement influencé toute l'imprimerie du XXe siècle, même indirectement puisque, comme le fait remarquer Roger Chatelain, il n'a jamais été traduit en français. Emprisonné en 1933 par les nazis comme artiste «dégénéré», Jan Tschichold trouvera refuge en Suisse. Là, il va revenir sur ses positions, désespéré de voir son travail récupéré par le national-socialisme. Il signera notamment la réalisation d'ouvrages on ne peut plus classiques pour les éditions londoniennes Penguin Books et travaillera le Sabon, caractère inspiré d'une forme de lettres du XVIe siècle.

Beaucoup d'autres typographes suisses, ou installés en Suisse, se retrouvent dans ce gros volume. Parce que c'est là qu'a travaillé l'auteur, et qu'il tient à rendre hommage à un certain nombre de professionnels croisés et appréciés, mais aussi parce que la plupart de ces hommes ont eu un réel rayonnement international. A commencer par Adrian Frutiger. Pour l'évoquer, Roger Chatelain commence par un souvenir, celui de sa première rencontre avec le Bernois qui dirigeait alors un séminaire de l'Association typographique internationale, à Bâle. C'était en 1974. L'atelier portait sur la forme et la contre-forme, c'est-à-dire sur la partie imprimée du caractère et sur le blanc qui permet à celle-ci de se détacher. «En dessinant des caractères, j'ai toujours eu le sentiment de sculpter des blancs», avait expliqué celui qui a conçu le Frutiger, bien sûr, mais aussi l'Univers, le Méridien et bien d'autres encore. Le cours fini, les deux hommes continuent à parler lisibilité. Adrian Frutiger montre les figures symboliques qu'il a dessinées pour illustrer des passages de la Bible. Elles fonctionnent exactement selon ce même rapport entre forme et contre-forme. «Et, dès lors, je n'ai plus regardé un caractère, voire une composition typographique, de la même manière», conclut Roger Chatelain.

Entre celui sur Jan Tschichold et celui sur Adrian Frutiger, s'est glissé un chapitre sur «Une vieille dame qui a du charme». En fait il s'agit du Guide du typographe romand qu'il avait été prévu de baptiser lors de sa première édition, en 1943, «Marche à suivre typographique», d'où ce féminin. Roger Chatelain cite Bertil Galland: «Les maîtres de notre parole écrite ne sont pas même des professeurs d'université ou des instituteurs. Ils ne seraient jamais tombés d'accord. Il est remarquable que ce soit des typos, et plus particulièrement le syndicat des compositeurs à la machine – nos amis du clavier et du plomb fondu – qui éditent le Guide du typographe romand», souligne celui-ci en 1972. Le guide est en effet né du désarroi des compositeurs devant le désordre des textes qui leur parvenaient, de la volonté également de définir une règle romande plutôt que française. Roger Chatelain a participé aux deux dernières éditions (1993 et 2002). Et de souligner que cette «vieille dame», souvent conçue par des messieurs plus tout jeunes, a reconnu, dès 1993, la féminisation des professions et des fonctions (auteure, cheffe…)

Du dessinateur de caractère au correcteur (il en fut de célèbres, comme Benjamin Péret), il montre ainsi la diversité des métiers nécessaires à toute forme de communication visuelle, du journal au livre en passant par la signalétique du métro ou l'affiche. Il prend plaisir également, au

fil des chapitres, à effectuer de vastes allers et retours dans l'histoire. Celle de la typographie, mais aussi l'Histoire du monde, que les arts graphiques accompagnent et permettent de chroniquer, mais qu'ils ont aussi souvent stimulée, d'actes de résistance en conduite militante. En rappelant par exemple l'impression clandestine

aux Editions de Minuit du Silence de la mer de Vercors: en citant un long texte de Philippe Dechartre, le ministre gaulliste de la préface, qui se souvient d'un typo communiste rencontré en Résistance et fusillé au Mont-Valérien. Philippe Dechartre qui, dans sa préface, écrit que sans Roger Chatelain, il ne saurait pas lire. Voilà un bel hommage.

Roger Chatelain. «Rencontres typographiques». Edité par l'Ecole d'arts et de communication (Eracom) à Lausanne, 340 p.

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