Chaque livre de Paolo Rumiz s’ébranle et se met en marche comme une caravane, dès les premières phrases. Et ses voyages sont toujours des voyages à travers l’Histoire, la géographie, se contentant de fournir les pièces à conviction: «Ici, on voyage dans le no man’s land. Et les nations, on s’en fiche éperdument.» Les Pyrénées d’Hannibal, l’«Autre Europe», cette terre encore vierge aux yeux de l’Occidental, qu’il parcourt de la mer Noire à la Baltique, en nommant ses provinces historiques – Podolie, Volhynie, Polésie –, les Balkans, le fleuve Po, qui reprend dans ses pages toute sa souveraineté, la voie romaine de la via Appia… L’écrivain-reporter embrasse la route à pied, à bicyclette, en train ou en bus (Rumiz se méfie du voyage aérien, corrupteur du sens de l’observation).

Un no man’s land européen qui commence à Trieste

Comme des chevaux qui dorment debout veut rendre hommage aux «oubliés» italiens de la Grande Guerre, conscrits qui combattirent dans l’armée d’Autriche-Hongrie, souvent valeureusement. Mais, chemin faisant, comme toujours quand le reporter triestin part enquêter, le discours s’élargit sans fin, à la mesure de l’Histoire de ces terres, de ce grand no man’s land qui commence à Trieste et finit en Ruthénie subcarpatique: «Un archipel de bosquets et de villages qu’indiquent les filets de fumée bleue des cheminées, avec des églises et des synagogues en bois… Un espace de traîneaux et de magiciens… J’entends ses ponts qui résonnent, ses trains de nuit qui brinquebalent entre les villages chrétiens et les shtetls ashkénazes. Cette topographie, je l’ai longtemps imaginée, avant même de la connaître au cours de mes longs voyages, ou peut-être était-ce avant de naître. C’est le cœur de mon Europe.»

Cioran disait qu’un bon article devrait être truffé de citations, et il serait possible ici de ne mettre à la file que des citations; se déploierait alors un panoramique cohérent, un travelling dans les galeries d’un voyage glissant dans le temps et l’espace, dans la mystique de chants d’ivrognes qui bourdonnent, donnant le cap et naviguant dans toute la chrestomathie du vieil Empire, en triestin, en allemand, en polonais, en hongrois… Essayons. La symphonie commence par un tempo largo, lento, mélancolique: «J’identifie des bivouacs de soldats, des lampes à huile, les cierges aux chapelles des carrefours, et un peu plus loin des feux follets, des candélabres de Hanoukah… Et aussi des lueurs de cheminées, des hauts fourneaux, des lampions, des miasmes de cimetières, des chandelles votives, des feux de feuilles sèches. Au milieu de ces illuminations, d’étranges signes du zodiaque, les étoiles d’un hémisphère inconnu.» Puis, crescendo, andante: «Les Carpates: les dernières montagnes avant les fleuves vagabonds et les lunes démesurées de l’Est. Le gel des hivers sans abri, la terreur du galop des cosaques et des armées du tsar. […] Dans la région, les morts sont deux fois plus nombreux que les vivants.» Coup de cymbale, fortissimo: «Mais il manque quelque chose à la nuit des morts. Le plus important. Il manque les Triestins, les Istriens et les autres enfants des terres conquises par l’Italie… ceux qui, avant d’être baptisés «italianissimi» ont été «nemici» – les ennemis.»

Voyage dans le monde d’hier

Paolo Rumiz est un archéologue un peu mage: il sort de son gosier le chant des morts et le feu des hérésies qui s’élèvent de la terre tourmentée. Poursuivons notre marche: «La Galicie. Ce lieu s’appelle la Galicie. Ou, pour être précis, la Galicie-Lodomérie et la Bucovine. Sur la carte, il va de Cracovie jusqu’à Tchernivtsi, mais, pour les gens d’ici, il reste un endroit mythique, comme la Courlande ou la Ruthénie, un pays fabuleux, comme la Cacanie, et impossible à situer, comme tout le monde hyperboréal. Ce sont les plus lointains confins de l’empire, le Finis Terrae ondulé qui s’ouvre tout grand au-delà de la chaîne des Carpates. Un vestige du monde d’hier que la férocité d’un siècle a rayé de l’atlas mondial.»

«Du temps de la guerre froide, il était plus facile de partir en train vers l’Est, à notre époque, l’Europe est beaucoup moins unie qu’il y a un siècle»

Le coup de feu de Sarajevo qui résonna à travers toute l’Europe depuis le pont Latin résonne dans tout le livre de Paolo Rumiz. «En l’espace de deux heures, le monde des révérences et du baisemain a pris fin.» Mais aussi, loin de Vienne, le monde de Franz Joseph, qui s’adressait à «ses peuples». Pour raconter ce voyage dans «le monde d’hier», Paolo Rumiz choisit le train, qui lui «offre la meilleure bande-son – le train, un mélange solide de fer, de pierre et de bois». Il avoue sa nostalgie – péché inavouable aujourd’hui – à l’égard des trains de nuit avec leur samovar fumant au fond du couloir et note des vérités évidentes et mystérieuses: «Du temps de la guerre froide, il était plus facile de partir en train vers l’Est, à notre époque, l’Europe est beaucoup moins unie qu’il y a un siècle.»

1914, la fin de tout

Requiem pour une Europe défunte, faire-part de deuil qui reste d’une validité absolue un siècle plus tard: «C’est la fin de tout, dans cet enfer de 1914; la fin de la politique, qui ne contrôle plus rien; la fin du discours, remplacé par des slogans; la fin de l’individu, qui ne peut même pas s’indigner parce qu’il ne sait pas où se cache celui qui a ourdi son malheur; la fin de l’homme paysan, fils d’une petite Heimat.» Il y a chez Rumiz des accents du Triestin du règne d’Autriche, Antonio de Giuliani, auteur des prophétiques Réflexions sur la crise actuelle de l’Europe, publiées à Pest en 1802.

«Il n’est écrit nulle part que mon voyage doit s’achever lorsque j’aurai retrouvé les miens, écrit Paolo Rumiz à l’ombre des tombes des «Caduti» – Italiens tombés à la guerre, dans les Carpates. Il ne peut pas finir, parce que les habitants de ce lieu sont tous «miens». Slovaques, Russes, Ukrainiens, Bohémiens, Juifs, Polonais, Hongrois, Roumains, tous emportés par la même guerre.» «Tous miens», peut-être parce que tous à la diverse identité, «une identité faite de nourriture, de combinaison de langues, de paysages et de chansons». Sous son air bougon, un peu sombre parfois, il y a beaucoup d’amour chez Rumiz pour les peuples et les terres d’Europe, même si son Europe, en enfant de Trieste, commence à l’est du Karst.

Parfois, une mésaventure lui fait trouver des mots inattendus pour exprimer cet amour. S’étant fait dérober son sac, dans le train à haute vitesse italien, avec tous ses carnets remplis des précieuses notes de ses voyages, il se résigne ainsi: «Ecoute, ce rapide t’a retiré tout ce que les tortillards t’avaient offert à pleines mains. Il y avait une logique de l’événement: je n’avais pas voyagé dans un véhicule des pensées, mais dans un tombeau des perceptions, bourré jusqu’à la gueule d’anesthésiques.»

Les mille histoires de la vieille Europe

A Budapest, où le reporter italien Egisto Corradi lui dit, un jour de 1987: «Si tu ne sais pas quoi écrire, marche», il lève le rideau sur l’ignorance et l’oubli terrifiants du troisième millénaire: «Les rues sont pleines de gamins qui ne savent même pas ce qu’était le communisme, et encore bien moins la Shoah et la Première Guerre mondiale.» Les morts sont toujours vivants chez Paolo Rumiz, qui proclame, depuis son Europe à lui – notre Europe – née dans les tranchées: «Il y a moins d’Europe aujourd’hui qu’en 1914.» Et c’est «dans la vieille Serbie qui tient bon, triomphe des saveurs perdues», dans la voisine Belgrade, qui «ose se montrer sans fiction et sans hypocrisie», cette Belgrade balkanique, d’humeur tzigane, pleine de vie, de mets épicés et de boissons fortes, qui raconte mille histoires de la vieille Europe, pleines d’affections et d’ironie, qu’il lit les destins de l’Europe, loin des palais de verre et d’acier de Bruxelles.


Roman
Paolo Rumiz
Comme des chevaux qui dorment debout
Traduit de l’italien par Béatrice Vierne
Arthaud, 380 p.