Tony Judt. Après guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945. Trad. de Pierre-Emmanuel Dauzat. Armand Colin, 1024 p.

Examinant la politique européenne actuelle depuis les Etats-Unis, l'historien et chroniqueur du temps présent Tony Judt est d'abord frappé par l'aspect d'un continent toujours très fragmenté et dominé par la souveraineté nationale. De qui les citoyens attendent-ils en priorité qu'il les défende contre les menaces militaires et terroristes? De leurs autorités nationales. La citoyenneté, la démocratie, les droits et devoirs sont également intimement liés à l'Etat. De plus, l'étendue potentielle du «territoire» de l'Union européenne n'est pas définie.

Quelque soixante ans d'efforts d'intégration européenne n'auraient-ils servi à rien? Judt ne le pense pas pour autant. Tout d'abord, le nationalisme en Europe a beaucoup perdu de sa virulence, ce qui est déjà énorme après des siècles de guerres intra-européennes. De plus, il existe entre les Etats européens une communauté de valeurs et un système de relations interétatiques qui fonctionnent à satisfaction. Les Européens ne se sentent pas en premier lieu Européens – cela n'a d'ailleurs jamais été l'objectif – mais un Français se définit désormais naturellement comme Français et Européen. «Nul n'aurait pu le prédire depuis les décombres de 1945.»

Le projet de Tony Judt, qui a fait toutes ses études en Europe, était très ambitieux: embrasser «tout» l'après-guerre européen, du moins jusqu'en 2005, date de la publication du livre en langue anglaise – une période longue, complexe, pour laquelle nous manquons encore de recul. Des nettoyages ethniques de 1945 à l'échec de la Constitution européenne, tous les grands événements qui ont marqué l'histoire récente du continent, avec une attention particulière portée à l'Europe centrale. Mais ce n'est pas tout: historien des idées, entre autres, Judt décrit aussi l'histoire au travers du regard des intellectuels, notamment français. Et pour capter l'air du temps, il convoque aussi le cinéma, la chanson, la danse…

Le résultat est splendide. Le récit, haletant. On y voit à l'œuvre les forces qui ont transformé le continent, mais aussi les rebondissements des histoires nationales. Et tout cela est parfaitement clair sans jamais être simplificateur. Judt a écrit en priorité pour le public américain, peu au fait des réalités européennes. Aucun événement n'est réputé connu; aucun savoir n'est tenu pour acquis. Tout est explicité et défini. Pour les Européens aussi, c'est un magnifique remède contre les trous de mémoire.

Les relations avec les Etats-Unis sont au centre du récit de Tony Judt. L'Europe en a eu plus que besoin pour s'extirper du nazisme puis, s'agissant de la partie occidentale du continent, pour résister à Staline. Tout en gardant des relations ambiguës avec la nouvelle superpuissance occidentale, qui les avait détrônés, les Européens de l'Ouest ont supplié l'Amérique de s'impliquer dans leurs affaires durant l'après-guerre. Quant à ceux de l'Est, c'est d'abord vers les Etats-Unis qu'ils se sont tournés pour stabiliser leurs révolutions antisoviétiques.

Mais cela n'a pas duré et c'est dans l'Union européenne que les nouvelles démocraties ont trouvé refuge. C'est probablement l'une des évolutions majeures de l'histoire européenne, dictée par la géopolitique et la proximité des cultures: le court moment des «petites Amériques» est passé.

On exagère grandement l'influence culturelle américaine sur l'Europe, estime Judt. Il voit même dans l'anti-américanisme, qui est sorti des cercles intellectuels pour se propager dans l'ensemble de la société dès les années 1990, un puissant activateur, peut-être le plus puissant, de l'unification du continent. Les Européens se sont aperçus que l'American Way of Life et les inégalités criantes ne pouvaient pas être leur idéal. L'économie sociale de marché a été intériorisée. Seul un redimensionnement de «l'Etat-providence» est parfois demandé. D'après les sondages annuels Eurobaromètre, une écrasante majorité d'Européens considèrent que la pauvreté est le fait de circonstances sociales et non d'insuffisances personnelles, et que l'Etat doit la soulager.

Pour Judt, cela explique aussi le choix européen des ex-démocraties populaires au sortir du communisme: il «offrait une perspective d'abondance et de sécurité, de liberté et de protection. On pouvait avoir son gâteau socialiste et le déguster en liberté.» Les désillusions n'allaient pas tarder à venir, mais ce socle de consensus tient, vaille que vaille, l'Europe ensemble.