Livres

L’évangéliste Marc, ce «grand écrivain»

Connu pour son roman «Chaos calme», Sandro Veronesi admire la maîtrise littéraire de l’auteur du plus ancien des évangiles

Ni théologien, ni même croyant, précise-t-il, Sandro Veronesi s’autorise un livre insolite sur l’Evangile de Marc en simple qualité d’écrivain, afin de partager l’enthousiasme que lui inspire ce récit. C’est le plus bref et le plus ancien des Evangiles, écrit vers l’an 70, soit dix à vingt ans plus tôt que les récits attribués à Matthieu et à Luc, l’Evangile non synoptique de Jean étant encore postérieur.

Marc n’a jamais connu Jésus, mais il est proche de l’apôtre Pierre dont il est l’interprète, même s’il le malmène souvent dans son récit. L’Evangile de Marc est donc un texte fondateur, le premier qui organise les blocs thématiques sur lesquels se fondait la prédication orale confiée par Jésus à ses disciples. Ce n’est pas ce rôle pionnier qui soulève l’enthousiasme de Veronesi, mais bien ce qu’il convient d’appeler l’efficacité littéraire de Marc que l’auteur s’emploie à démontrer au fil des versets, dans un «récit du récit», puis dans un ensemble de notes, références et autres compléments.

Machine à conversion

En soi discutable, la notion d’efficacité littéraire semble ici plutôt s’apparenter à un sens aigu de la communication. Veronesi considère que l’évangéliste Marc compose son texte à Rome et le destine exclusivement aux Romains, peuple «perméable aux nouveaux cultes, avec leurs divinités anthropomorphes et querelleuses», mais aussi prêt à persécuter les fauteurs de troubles et à les jeter aux lions. Il faut donc être prudent. Il faut les captiver et ne plus les lâcher. Et Marc sait si bien parler aux Romains, aux yeux de Veronesi, que son évangile serait une «machine à conversion phénoménale».

Au fil de sa profane exégèse, Veronesi démonte les principaux mécanismes de cette machine. Cet évangile, qui met aussitôt en scène un Jésus adulte, se caractérise notamment par ce qu’il tait, en particulier le Sermon sur la montagne, d’où vient entre autres la prière du Notre Père et source de puissants préceptes chrétiens comme la paille et la poutre, tendre l’autre joue, aimer son ennemi, etc.. Loin de pointer une lacune, Veronesi voit dans cette absence le souci de Marc de ne pas ralentir son récit. Il coupe sans remords parce qu’il écrit un «Evangile d’action». Le Sermon sur la montagne peut convenir pour des âmes fraîchement converties, mais sûrement pas pour des Romains sceptiques qu’il faut maintenir en haleine et littéralement emporter.

Jésus dans l’action

Chez Marc, Jésus apparaît ainsi davantage en homme d’action qu’en homme de parole. Il se déplace, exorcise, accomplit des guérisons, marche sur l’eau, chasse les marchands du temple, apaise une tempête, multiplie les pains et les poissons, etc. Selon Veronesi, la modernité de cette écriture tient au fait qu’elle restitue «en parole les actions», ce qui serait «plus difficile que de restituer la parole par des paroles». D’autres ressorts narratifs plaident au fil du texte pour la modernité de Marc comme le recours au flash-back ou encore le rôle de faire-valoir qu’il fait tenir aux apôtres, souvent décrits comme un peu balourds.

Marc est le seul évangéliste, relève Veronesi, qui sache, d’un point de vue littéraire, conclure son récit de manière à laisser des Romains sidérés par leur lecture, au bord d’un vide, et peut-être à instiller le doute dans leurs cerveaux. L’Evangile de Marc se terminait en effet initialement (les versets finaux narrant l’apparition de Jésus ressuscité ont été ajoutés au IVe siècle) sur la stupéfaction de trois femmes au bord du tombeau vide: «Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.» Si Marc fait de Jésus un héros plus actif que bavard, il maintient et même renforce le mystère de son identité – Qui est-il celui-là qui sort du tombeau? – laissant à ses lecteurs le soin de conclure et faisant le pari qu’au fond la peur peut être bonne conseillère pour un Romain.


Sandro Veronesi, «Selon Saint Marc», traduit de l’italien par François Rosso, Grasset, 190 p.

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