Bahiyyih Nakhjavani. La Femme qui lisait trop. Trad. de l'anglais par Christine Le Boeuf. Actes Sud, 404 p.

Lever le voile sur soi-même. Les personnages de Bahiyyih Nakhjavani cheminent toujours vers la révélation intime. Et l'écriture est leur viatique. Iranienne grandie en Ouganda, spécialiste de la poésie érotique anglaise de la Renaissance, Bahiyyih Nakhjavani écrit en anglais et vit aujourd'hui en France. La Sacoche (Actes Sud, 2000), son premier roman, posait les points cardinaux de son univers romanesque. L'Orient chahuté du XIXe siècle comme théâtre, un plaisir à croiser mystique, aventures et jaillissements poétiques, et enfin la première place accordée, toujours, aux pouvoirs des mots. Les Cinq Rêves du scribe (voir le Samedi Culturel du 26 juillet 2003) affirmait plus loin encore ce net penchant pour le conte philosophique.

Sort de l'ombre aujourd'hui La Femme qui lisait trop (The Woman who read too much). Elle a réellement existé dans la Perse de la dynastie Qadjar. Il s'agit de Tahirih Qurratu'l-Ayn, lettrée et mystique de confession bahaï née à Qazvin en 1817. Largement oubliée aujourd'hui, si ce n'est dans la communauté bahaï dont fait partie la romancière, la poétesse de Qazvin, comme on l'appelait, a frappé ses contemporains par son érudition, par ses prises de position en faveur de l'émancipation des femmes et par ses apparitions sans voile. Elle a suscité autant de transports enthousiastes que de colères et d'effroi. Elle donnait la parole aux femmes, leur apprenait à lire et écrire. Elle tenait tête aux théologiens carrés. Elle lisait l'avenir. Trop dangereuse pour l'ordre établi, trop scandaleuse, elle finira étranglée dans un jardin au nord de Téhéran en 1852. Etouffée en Iran, sa notoriété parviendra jusqu'aux cercles féministes européens. Transportée, Sarah Bernhardt commandera une pièce sur la poétesse. Dans sa postface, Bahiyyih Nakhjavani la tient pour l'initiatrice des lettres féminines persanes. Comme une visionnaire aussi qui a posé au péril de sa vie les questions de la liberté face au pouvoir et aux dogmes.

Il faut accepter d'écarter quelques voiles pour savourer cet hommage. Il faut se laisser tomber, tête la première, dans un colimaçon temporel. Deux dates sanglantes encerclent le roman et donnent lieu à des allers-retours incessants dans le récit: la tentative ratée d'assassinat du shah Nasir ed-Din au tout début de son règne en 1852 et son assassinat réussi cette fois, cinquante ans plus tard. Désorienté (une chronologie en fin d'ouvrage permet toutefois de garder le nord) on se déplace d'étonnement en étonnement dans les couloirs du palais qadjar où tous les murs ont des oreilles. Le lecteur prend petit à petit ses aises avec les espaces réservés aux femmes et ceux réservés aux hommes, avec les rivalités mortifères, les espions qui susurrent autour de chaque membre éminent de la cour, les poisons qui se préparent et les sourires de façade des courtisans.

Pour sentir de l'intérieur les secousses sismiques engendrées par les paroles de la poétesse de Qazvin chez ses contemporains, ses contemporaines surtout, la romancière procède par immersion en s'attachant au point de vue de cinq femmes. La première est la terrible, l'incroyable mère du shah. Par cercle concentrique, on s'approche ensuite de l'œil du cyclone, la poétesse elle-même. Son apparition, au cœur du roman, a la fragilité de l'aube. La beauté de la langue de Bahiyyih Nakhjavani, la force de son dispositif narratif, sa capacité à accélérer le temps puis à l'étirer, à le suspendre presque, font que l'on tremble intérieurement en regardant l'érudite, belle, à peine froissée par le voyage, s'avancer vers la prison où elle résidera trois ans. D'une parole, elle pouvait transpercer les âmes. Elle était fragrante, parfumée, jusque dans la mort. Il est des grâces qui survivent par-delà le temps.