Peut-on imaginer thème plus banal que celui des «Variations Diabelli»? Cette valse est presque ridicule. Beethoven a dû s’en amuser. Il s’est laissé prendre au jeu. Rappel des faits: en 1819, l’éditeur Anton Diabelli soumet ce thème à une cinquantaine de compositeurs de son temps (dont Czerny, Hummel, Schubert, le tout jeune Liszt) pour demander à chacun d’écrire une seule variation. L’idée était d’en faire une œuvre collective. D’abord rétif, puis titillé par le défi, Beethoven s’offre le petit luxe d’écrire carrément 33 variations qui forment un corpus d’envergure.

Longtemps tenues pour être une œuvre intellectuelle, ces «Variations Diabelli» sont aujourd’hui prisées par de nombreux pianistes. Igor Levit, 28 ans, s’y impose par la luminosité et l’équilibre de son jeu. Mais ce n’est pas tout. Il a choisi de mettre en regard les «Diabelli» avec un autre monument du genre, les «Variations Goldberg» de Bach, et les 36 variations sur «The People United Will Never Be Defeated» de l’Américain Frederic Rzewski (né en 1938).


Sonorités célestes

Il y a ainsi quelque chose de fascinant, d’observer à quel point ces œuvres se font miroir tout en forgeant leurs propres solutions. Prisant la clarté, Igor Levit donne à entendre la logique du discours chez Bach et Beethoven. Mais cette logique s’exprime de manière fort différente. Bach ordonnance les variations par groupes, couronnés chacun par un canon rigoureux («Variation 3 à l’unisson», «Variation 6 à la seconde», etc.). Beethoven, lui, joue sur les ruptures de ton. Il oscille entre le grotesque et le sublime, profitant du caractère assez passe-partout de la valse de Diabelli pour en bousculer la structure. L’œuvre se termine dans un bain de sonorités célestes.

Aussi cérébral soit-il (car on devine bien qu’il s’agit d’un intellectuel), Igor Levit prête une certaine sensualité à la musique de Bach. Le phrasé est chantant, il privilégie la lisibilité des lignes polyphoniques. Les traits sont clairs, finement ciselés, apportant une certaine vivacité («Variation 6») au langage de Bach. Cependant, le pianiste se montre parfois trop prudent: on souhaiterait des accents plus saillants dans le fugato de la «Variation 11». Mais il n’est pas neutre pour autant. Cet équilibre olympien confère une luminosité souriante à l’œuvre.


Virtuosité sans faille

Les «Variations Diabelli», elles, brillent par leur maîtrise architecturale. A nouveau, le pianiste allemand prône la voie du juste milieu. Son Beethoven n’est ni excessivement rageur, ni trop aimable. Le toucher y est à la fois dynamique, très bien articulé (écoutez la «Variation 5»!) et sans aucune agressivité. Tout au plus souhaiterait-on un peu plus de densité métaphysique dans certaines variations lentes. Mais ce qui impressionne, c’est la courbe générale alliée à une virtuosité sans faille.

Quant à «The People United» de Frederic Rzewski, ce cycle s’appuie sur la célèbre chanson «El pueblo unido jamás será vencido» écrite par le groupe Quilapayún sur une musique de Sergio Ortega en 1973, muée en symbole d’unité et de solidarité populaire au Chili. C’est un kaléidoscope d’impressions, une succession de moments dans un panel de styles très large, au caractère expérimental (jusqu’au sérialisme et au jazz), frôlant parfois l’atonalité. La puissance de construction n’est pas aussi manifeste que chez Bach et Beethoven, tout cela paraît un peu éclaté (et un peu long), mais Igor Levit s’en fait le fervent avocat aux doigts incroyablement déliés.