L’évitisme,

nouvelle

sagesse

Genre: récit
Qui ? Roger Price
Titre: Le Cerveau à sornettes
Trad. de l’anglais par Frédéric Brument Préface de Georges Perec
Chez qui ? Wombat, 226 p.

Il fallait tout le flair des éditions Wombat pour remettre en piste l’humoriste américain Roger Price, dans une collection qui se passe de commentaires – «Les Insensés» – et qui rassemble quelques joyeux lurons comme ­Roland Topor, Will Cuppy, S.J. Perelman, Robert Benchley ou Stephen Leacock. Né en 1918 en Virginie-Occidentale – à Charleston, déjà tout un programme –, mort en 1990, Roger Price a fait ses gammes en écrivant des sketches pour la radio avant d’inventer ses fameuses droodles, des devinettes dessinées qui lui ouvrirent les portes de la télévision au mitan des années 1950. «Pour une raison qui me dépasse, racontait Price, on me confinait en permanence dans le rôle du type excentrique et légèrement mordant, débordant d’idées saugrenues.»

Publié en 1951 aux Etats-Unis, Le Cerveau à sornettes avait enchanté Georges Perec, qui signa une préface lorsque ce livre fut traduit chez Julliard en 1967, avant de disparaître dans les oubliettes de la littérature. De quoi s’agit-il? D’un traité de morale très salutaire, aussi «nonsensique» que subversive, où Price nous exhorte à nous convertir à l’évitisme, une doctrine «conçue pour sauver l’homme moderne de lui-même».

La thèse principale? Apprendre à ne rien faire. Explications de l’auteur: «Nous devons trouver de nouvelles réponses. La Science a échoué à nous offrir des réponses. La Politique a échoué. La Compagnie de voitures électriques Tom Swift (Moline, Illinois) a échoué. Les cachets d’Aspirine ont échoué. Le monde a besoin d’une philosophie nouvelle. J’ai élaboré cette philosophie. Elle se nomme l’évitisme.» Comment devenir évitiste? Réponse: «Commencer par éviter de petites choses, comme les additions au restaurant, votre beau-frère ou l’alcool – sauf dans des préparations médicinales telles que le whisky et le bourbon.»

On s’amuse beaucoup à lire ces pages dans lesquelles Price fait un délicieux éloge de la paresse et de la dérobade, afin de ne plus avoir à affronter les tracas de l’existence. Célébration de l’inertie, variante américaine de l’aquabonisme, plaidoyer pour la «faiblesse morale», ce Cerveau à sornettes multiplie les exemples pour nous apprendre à ne vivre que sous le signe de l’ataraxie, forme suprême de la sagesse. De quoi réconcilier Bartleby et Oblomov dans une nouvelle ère dont le Grand Duduche serait le mentor. Afin de revenir à l’époque miraculeuse où l’homme n’avait pas encore inventé la roue, ressort de la civilisation et source de tous nos maux. Drôle, on vous dit.