Musique

Lewis Capaldi, le clown romantique

A 22 ans, le chanteur explose les «charts» avec ses ballades chagrines, tout en révélant sa personnalité déjantée en ligne. Des facettes multiples à découvrir au Montreux Jazz Festival ce lundi 

«Je suis en train de plonger et je crois que cette fois, il n’y a personne pour me sauver.» Dans une vidéo YouTube datée du 4 avril dernier, on peut voir Lewis Capaldi en train de chanter en play-back son plus grand tube – Someone You Loved – … tout en récurant la cuvette de ses toilettes. Avant que la brosse en plastique blanc ne prenne tout bonnement la place du micro.

Un moment d’égarement aux cabinets malencontreusement posté sur le web? Pas du tout. Suivez le jeune musicien écossais sur les réseaux sociaux et vous le verrez régulièrement filmé en gros plans peu flatteurs, affublé de lunettes flamand rose ou d’un bob léopard, quand il n’esquisse pas d’étranges mouvements de «danse». Le compte Instagram de Lewis Capaldi – rebaptisé par ses soins Lewis Calamari – comptabilise quelque 2,7 millions de followers. Et zéro gêne. «C’est comme ça que je suis la plupart du temps», nous confirme-t-il au téléphone, à quelques jours de sa venue au Montreux Jazz Festival. L’accent est si épais qu’il faut se concentrer pour distinguer chaque syllabe.

Bleus au cœur

Jovial et pour le moins loufoque, le personnage étonne, surtout pour qui connaît un minimum son répertoire. Car si aujourd’hui la presse britannique n’hésite pas à le qualifier d’«Adele au masculin», c’est que ce natif de Whitburn, à 30 km d’Edimbourg, s’est particulièrement illustré dans l’art des ballades mélancoliques – voire carrément dépressives.

Tout commence d’ailleurs par des bleus au cœur. Ceux d’un amoureux délaissé, dévasté, que Lewis Capaldi expose dans Bruises: une ligne simple au piano, une voix profonde alternant entre douceur et explosions éraillées sur le refrain – elles deviendront sa marque de fabrique. Le morceau, partie d’un premier EP sorti en 2017, explose sur Spotify, dépassant en un clin d’œil les 25 millions d’écoutes. Et projette Lewis Capaldi, 21 ans, sur le devant de la scène pop anglophone. «Tout à coup, tous ces gens écoutaient, attendaient ce que j’allais produire ensuite. Je crois qu’on ne peut jamais être prêt pour ça.»

Il faut dire que jusque-là, le jeune Lewis fréquentait plutôt le théâtre sombre et boisé des pubs écossais. Fils d’un poissonnier et d’une infirmière, c’est son frère de six ans son aîné qui l’introduit à la musique, n’hésitant pas à l’emmener lorsqu’il se produit dans les bars du coin. «Il demandait aux tenanciers si son frère pouvait lui aussi chanter quelque chose… sans préciser que j’avais 11 ans, rigole-t-il. Les gens me trouvaient jeune et mignon, donc je ne m’en sortais pas trop mal. Mais la puberté a frappé et après ça, ils se sont demandé qui était ce mec à chier!»

«Divinement peu inspiré»

Laissez-nous en douter. En 2014, entre deux reprises de Jake Bugg filmées à la hâte sur son téléphone, Lewis Capaldi participe à un programme pour jeunes talents où l’un de ses futurs managers le repère. Trois ans plus tard, le voilà en première partie de Rag’n’Bone Man et Milky Chance, puis en studio avec Malay, collaborateur de John Legend ou Frank Ocean, pour enregistrer son premier opus sorti en mai dernier, Divinely Uninspired to a Hellish Extent.

«Divinement peu inspiré»: on a connu plus élogieux, comme titre de disque. Reflet des remises en question constantes du principal intéressé, en particulier lors du long accouchement de l’album. «Ce n’est pas de la fausse modestie. Je sais écrire un morceau, oui, mais pas un morceau putain de génial, tu vois? En fait, c’est un pari à chaque fois» – Lewis Capaldi agrémente la moitié de ses phrases d’un fucking fleuri, au bout du fil comme devant son public, le plus naturellement du monde.

Toujours est-il que l’Ecossais réussit un pari que beaucoup lui envient. Celui de signer, dans la foulée, un deuxième hit. Dès sa sortie début 2019, Someone You Loved prend l’ascenseur et se hisse à la tête des charts, prenant avec lui l’album qui dépasse le million de ventes. Une ballade piano, à nouveau, une même solitude insupportable, un même cri désespéré et ce grain râpé qui rappelle celui de Paolo Nutini.

Aléas de la vie

La formule est omniprésente sur l’album, où les 12 titres cèdent presque tous à la tentation pop épurée et éplorée, voire un brin plaintive. Sous cette avalanche de déceptions amoureuses, on distingue tout de même quelques fines mélodies. De jolies surprises aussi, comme l’énergie grisante de Grace ou la maturité de Headspace. Surtout, le charme de sentiments dévoilés sans trembler.

Car plutôt que de coller à un genre, Lewis Capaldi s’est plutôt laissé guider par les aléas de sa propre vie. «J’ai choisi de raconter les choses que je traversais à ce moment-là. Et je pense que les gens trouveront ces épisodes tristes plus intéressants que ma première fois aux Etats-Unis!»

Combien de ruptures faut-il traverser pour avoir autant de chagrin à déverser? «Une seule, en fait, s’amuse-t-il. Et je crois aussi que je suis doué pour me monter la tête avec pas grand-chose. Du genre, si une fille like ma photo sur Instagram, je vais immédiatement imaginer qu’on finira nos vies ensemble. Et ça aide bien pour composer parce que je peux m’imaginer vivre cette situation.»

Beyoncé enrubannée

Un sentimental conscient de ses travers douceâtres et qui, par bonheur, ne se prend jamais très longtemps au sérieux. «Plus le succès est grand, plus ça devient ridicule et plus il faudrait en rire, insiste Lewis Capaldi. Se faire photographier sur un tapis rouge? C’est tellement étrange. Rien de tout ça n’est réel.»

Sur une affiche XXL placardée dans le Tube de Londres, on le voit photographié la tête enrubannée dans un linge de douche, lunettes fuchsia sur le nez avec, en guise d’accroche: «La Beyoncé écossaise sur une affiche du métro londonien. Enfin célèbre.» Et soudain, à voir ce millennial écossais sans complexe, on se prend à rêver que toutes les pop stars du moment en prennent de la graine.


Lewis Capaldi au Montreux Jazz Lab, lundi 1er juillet à 20h.

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