Cette sensation que la vie file entre les doigts, qu’on n’a jamais rien le temps de faire… Eh bien Lewis Trondheim connaît le rituel de conjuration. En trente ans d’activité, il a publié 74 albums en solo, 64 en collaboration (scénario ou dessin), sans oublier les 38 tomes de l’arborescence Donjon, avec Joann Sfar et une pléiade de dessinateurs, plus des bricoles à quatre mains ou collectives. Il est un des fondateurs de L’Association, ce collectif qui a réinventé la bande dessinée dans les années 90, directeur de collection, membre de l’Oubapo, actif sur des formats électroniques et ouvert à toute proposition – il a d’ailleurs dirigé une édition du Samedi culturel en 2014 dans Le Temps.

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Au soir de sa vie… Mais non. Au pinacle de son rayonnement, au sommet de son hyperactivité, Lewis Trondheim trouve le temps de se confier abondamment à Thierry Groensteen, ancien directeur des Cahiers de la bande dessinée et théoricien du 9e art, pour expliciter une œuvre polymorphe grouillant de monstres, d’extraterrestres et de lapins, débordant d’humour, d’ironie et de tendresse.

Maladivement timide

Fils de libraires né à Fontainebleau en 1964 sous un nom qui n’est pas même cité en 300 pages d’Entretiens, le dessinateur acquiert le pseudonyme de Trondheim à la suite d’un voyage de jeunesse en Norvège; quant à Lewis, il est vraisemblablement emprunté à un maître britannique du nonsense. Yvan Delporte, homme à tout faire du Journal de Spirou de l’époque héroïque, a découvert que Lewis Trondheim était l’anagramme de «the world is mine» («le monde m’appartient»). Le hasard fait bien les choses: Lewis Trondheim règne en monarque exigeant et bienveillant sur la bande dessinée française.

Enfant maladivement timide doté d’une imagination débordante, il découvre la bande dessinée dans les recueils du Journal de Mickey qu’il lit chez son cousin. Le souriceau et son copain Donald le marquent à jamais, il les fera revivre des décennies plus tard. Ensuite, la lecture de Fredric Brown, cet auteur de science-fiction, spécialiste du court format narquois, affine son esprit.

La bande dessinée l’attire mais, s’il bénéficie d’un sens inné de l’espace, il doute de son dessin. Il s’impose une épreuve de dingue: Les Carottes de Patagonie, 500 pages en gaufrier de douze cases dessinées sans scénario, selon le principe suivant: «Peut-être que je n’ai pas besoin de savoir très bien dessiner, ce qui est important, c’est que je dois bien raconter.» A la fin de ce qui est la première aventure de Lapinot, le dessinateur, ayant appris à être content de son dessin, se sent prêt à affronter son destin.

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Généreux, convivial

Entretiens lève le voile sur un fameux mystère: Frantico, c’était Trondheim. Au mitan des années 2000, un dessinateur débutant tient un blog sur lequel il raconte à la première personne sa vie de «gros loser, obsédé et souffrant de misère sexuelle». Il est grassouillet, dégarni, plutôt doué graphiquement. La planète BD s’interroge sur l’identité de ce Frantico tombé de nulle part, des éditeurs entrent en contact avec le diariste pour le publier. Certains pensent qu’il s’agit d’un canular de Trondheim qui s’est forgé un autre style pour prendre cette tangente. Aujourd’hui, le faussaire prodigieux avoue enfin: «La farce m’a amusé, mais elle a duré quinze ans, je pense que c’est assez.»

Il évoque aussi un sujet qui fâche: la mort de Lapinot. Dans La Vie comme elle vient, une cartomancienne débutante prédit que de tous les potes réunis pour une fête, l’un ne verra pas se lever le jour suivant. La Faucheuse a l’embarras du choix; elle prend Lapinot… Trondheim explique le cheminement qui l’a conduit à supprimer ce lapin qui est son double – et comment il a fini par le ressusciter des années plus tard.

Lewis Trondheim est réputé pour avoir un caractère difficile. Il joue de cette réputation. Or le masque d’oiseau sévère sous lequel il se dessine cache un fond de tendresse. Il joue les misanthropes ombrageux, mais il est généreux, convivial. Il collabore avec une multitude de dessinateurs, les stimule, les associe à sa gloire. Joann Sfar en parle très bien: «J’espère qu’il me pardonnera ce parallèle, lui qui trouve qu’il ressemble au gendarme de Saint-Tropez, mais quand Blanche-Neige s’aperçoit à la fin de son épopée que Grincheux a un cœur en or, c’est de Lewis Trondheim qu’il est question.»

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Depuis le début de l’année, Lewis Trondheim a sorti deux Donjons, un premier Lapinot (Prosélytisme & morts-vivants).


Genre: bande dessinée

Auteur: Thierry Groensteen

Titre: Entretiens avec Lewis Trondheim

Editeur: L’Association

Pages: 302 p.