Beau livre

L’excentricité avant tout

Les Editions Taschen publient un beau livre célébrant les folles – et kitsch – audaces de l’architecture programmatique californienne

A Los Angeles, à quelques centaines de mètres de la magnifique gare Union Station, se trouve une rue piétonne – c’est rare – et touristique à l’ambiance mexicaine un peu forcée. On se croirait presque dans un parc d’attractions, au cœur d’une reconstruction. Il y a de ça, certes, si ce n’est qu’Olvera Street, officiellement fondée en 1781, est la première rue de la ville, celle autour de laquelle a été façonnée en cercles excentriques une mégapole qui compte aujourd’hui près de 19 millions d’habitants.

Paris a sa tour Eiffel, Rome son Colisée, New York son Empire State Building. A Los Angeles, pas de monument emblématique. Son symbole le plus connu? Les fameuses lettres blanches à flanc de colline, que l’on aperçoit déjà en atterrissant à l’aéroport international et qui annoncent triomphalement que la ville abrite une gigantesque machine à rêves: Hollywood. Certaines constructions, comme le Disney Hall – un édifice tout en pliages et ondulations conçu par la star de l’architecture Frank O. Gehry – ont beau être mondialement célèbres, elles ne définissent pas la ville.

Essor de l’automobile

Los Angeles s’est développée tardivement, parallèlement à l’essor de l’industrie automobile. «C’est ainsi que, par défaut, elle est devenue la seule ville conçue en fonction des besoins et des capacités des voitures», écrit l’historien et anthropologue Jim Heimann dans la préface de California Crazy, un beau livre que les Editions Taschen consacrent à l’architecture pop et excentrique qui a fait dès les années 1920 la réputation de Los Angeles, et plus généralement de l’Etat le plus peuplé des Etats-Unis.

A l’aube du XXe siècle, la Californie du Sud était une terre aride en grande partie dévolue à l’agriculture. Alors qu’au nord San Francisco avait grandi autour de ses innombrables collines lors de la ruée vers l’or de 1848, c’est la naissance d’une industrie cinématographique, à Hollywood, qui façonnera Los Angeles en même qu’elle encouragera les audaces les plus folles. Ainsi, de nombreux commerces, restaurants et entreprises, souhaitant se démarquer, rivaliseront d’inventivité, qui construisant des bâtiments excentriques et exotiques, qui imaginant des enseignes ne craignant pas de tomber dans le kitsch le plus tape-à-l’œil.

Cinémas exotiques

Parcourir California Crazy, c’est voyager le long des grands boulevards – Hollywood, Sunset, Wilshire – et découvrir ce que Heimann appelle «l’architecture des bords de route». Une architecture improbable, parfois même expérimentale, dite programmatique. Voir ces échoppes et ces restaurants – ou plutôt diners – en forme de légumes, d’animaux ou d’objets divers, allant d’une chaussure à un tonneau en passant par un zeppelin. L’exotisme a également toujours été apprécié par les architectes californiens. En témoignent les deux cinémas les plus connus d’Hollywood Boulevard, le Grauman’s Egyptian Theatre, inauguré en 1922, et le Grauman’s Chinese Theatre, ouvert cinq ans plus tard.

Dans le même temps, en Europe, on construisait des salles tout aussi imposantes, appelées palaces, mais à l’architecture autrement plus sobre, à l’image du Capitole lausannois, qui reste le plus grand cinéma encore en activité de Suisse.

Un donut, une poule ou un cornichon géants

A l’origine, l’architecture du bord de route avait pour but d’attirer l’attention des automobilistes, que cela soit à travers un donut, une poule ou un cornichon géants. Parallèlement, les parcs d’attractions et les foires, comme l’Exposition universelle de 1915 à San Francisco, proposaient des constructions nouvelles sortant des canons. Ajoutez donc à cela les décors souvent excentriques des premières superproductions hollywoodiennes et vous obtiendrez ce qui définit l’architecture programmatique californienne que célèbre Heimann, à savoir une totale absence de règles et de limites.

«Los Angeles est réputée pour la diversité architecturale qui anime sa stratégie urbanistique, le style étant ici presque aussi cosmopolite que la population», relevait déjà le Los Angeles Times en 1912. Et de noter l’influence des colons européens, visible dans un goût prononcé pour les châteaux français, les maisons victoriennes anglaises et… les chalets suisses.


Jim Heinman, «California Crazy – American Pop Architecture», édition trilingue anglais-allemand-français, Taschen, 386 p.

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