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L’excentrique, ce résistant, selon Denis Grozdanovitch

Denis Grozdanovitch dresse le portrait d’originaux célèbres ou inconnus. A l’heure du conformisme et du narcissisme généralisé, l’excentricité est toujours un acte politique

Ce n’est pas tant de dandys que d’excentriques dont il est question dans ce livre. Denis Grozdanovitch opère une distinction entre les deux. D’un côté, il y a les dandys, narcissiques dédaigneux libertaires prêts à tout pour rompre le corset de l’uniformisation et se faire remarquer. De l’autre, les excentriques, qui cultivent eux aussi une dissymétrie salvatrice, mais plus intérieure, et parfois sans s’en apercevoir, libérés du jugement de leurs contemporains.

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Les plus grands excentriques ne cherchent pas à apparaître, comme les dandys, mais plutôt à disparaître, cultivant les vertus de l’effacement. C’est la classe infinie d’un Pierre Bonnard. Lorsque Malraux, alors ministre de la Culture, dressait son éloge à l’occasion d’une exposition, le peintre préféra regarder par la fenêtre. «Ce qu’il y a de plus beau dans les musées, ce sont les fenêtres», commenta l’artiste. Une phrase doucement ironique, qui démonte à elle seule tous les discours.

Aux dandys hauts en couleur, Denis Grozdanovitch préfère les excentriques plus nuancés. Contre toute attente, il évacue Baudelaire, qu’il ridiculise, cite en passant les figures d’Oscar Wilde, Brummell, Barbey d’Aurevilly, abondamment commentées ailleurs… Dommage, pourtant, de s’en priver! C’est pour mieux s’interroger sur la «mystérieuse articulation qui relie le singulier et le multiple». Trop souvent, au moment même où nous pensons afficher notre originalité, nous cédons à l’uniforme. Et Grozdanovitch de rappeler le mot de l’intellectuel Christopher Lasch: «L’ère actuelle, dite de «l’individualisme», ne marque pas le triomphe, mais l’effondrement de l’individu.»

La Suisse, terre fertile

L’auteur nous fait profiter des pages de ses carnets, remplies de citations glanées dans ses lectures. Il est savoureux de lire et relire grâce à lui Pierre Mac Orlan, les bulles de Corto Maltese ou les poèmes de Pessoa, la philosophie de Wittgenstein, les mots provocants de Marcel Duchamp. C’est la part savoureuse de son essai. Il est moins convaincant lorsqu’il raconte, par des portraits délicats, les excentriques anonymes qu’il a été amené à côtoyer sa vie durant, par sa pratique du tennis ou des échecs.

Et les femmes, s’impatiente le lecteur, devant ces chapitres presque exclusivement consacrés à des hommes. Les voici, de Mme du Châtelet à Virginia Woolf, regroupées dans un chapitre passionnant mais qui donne l’impression qu’elles viennent ensuite, illustrant un supposé «génie typiquement féminin». Denis Grozdanovitch n’échappe pas toujours au conformisme…

Mais il est réjouissant de découvrir que nombre d’excentriques figurant dans ces pages sont liés à la Suisse: Cingria, Amiel, Borges, Cendrars, Cravan, Annemarie Schwarzenbach, Ella Maillart, etc. La Suisse serait-elle, par son corset social, une terre propice au dandysme? Cédons à notre tour aux clichés: c’est peut-être une des vertus de la lenteur. Les excentriques prennent le temps de la lenteur pour rendre saveur et intérêt à la vie quotidienne, capables, comme Amiel, de passer des après-midi entiers à confectionner des bulles de savon de plus en plus parfaites et de «les regarder longuement évoluer dans l’espace jusqu’à leur éclatement final».


Essai


Denis Grozdanovitch
«Dandys et excentriques. Les vertiges de la singularité»
Grasset, 383 p.

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