La voilure d’un corps au lyrisme arqué. Renaud Capuçon, suspendu à son violon. La Sonate opus 105 de Schumann creuse son dos, cintre sa silhouette; c’est dans ces instants courbes, étirés à leur paroxysme que le soliste français prend le large et donne le meilleur. Parmi la jeune garde des interprètes en vogue, il fait figure d’exception. La sincérité du chant affleure sous le cachet technique et la prestance cousue main, parfois à la limite de l’affectation. En alternance avec son frère Gautier, Renaud Capuçon donnait la réplique à Hélène Grimaud, hier soir à l’Eglise de Saanen, dans le cadre du Festival Menuhin de Gstaad.

La pianiste, en contrebas, est cette houle inquiète qui brasse des textures nourries, épaissies par une pédale lourde, massive. Son jeu robuste et mat, presque monolithique, s’ouvre vers le bas – Hélène Grimaud est gauchère et les graves s’en ressentent. Ils donnent du coffre à Schumann, le remplissent. Cette Sonate opus 105 en la mineur y gagne en noblesse, en applomb, loin de ces interprétations maigres et étriquées qu’on impose souvent au compositeur allemand.

Cette épaisseur des textures, chez Brahms, est déjà contenue dans l’écriture, qui procède au piano par blocs en cascade. Grimaud y investit pourtant tous les moyens de son instrument de concert, joué le couvercle ouvert. La Sonate op. 100 en la majeur ne laisse aucune chance à Renaud Capuçon, particulièrement noyé sous le déluge saccadé de l’allegro final. Dommage, car le Français sait rendre sa simplicité, sa sérénité à la phrase; violon d’air, piano de plomb.

Grimaud n’est pas coloriste, elle le dit elle-même. Dans la Sonate pour violon de Ravel, si le trait reste épais, au moins se fait-il plus discret. Contrepoint d’autant plus bigarré et chatoyant, le magnifique Guarneri «Panette» de son partenaire murmure des glacis célestes, et chaloupe un «Blues» à l’élégance délicieusement dégingandée.

Gautier, l’autre Capuçon, est ce jeune violoncelliste de talent qui a su se faire un prénom et sortir de l’ombre de son frère aîné. Avec Hélène Grimaud, le contact relève de la communion physique. C’est que les deux musiciens possèdent cette sensualité instrumentale, ce goût pour les sonorités creusées, cette façon de plonger dans l’œuvre à souffle perdu. La Sonate pour violoncelle et piano opus 38 de Brahms est un dialogue des profondeurs. Volcanique, plus terrien que Renaud, Gautier Capuçon joue avec instinct. La présence minérale de Grimaud, surtout dans le premier mouvement, y trouve tout son sens, sa mesure, et son équilibre.