Collectif.. Les intellectuels antifascistes dans la Suisse de l'entre-deux-guerres. Sous la direction d'Alain Clavien et de Nelly Valsangiacomo. Antipodes, 148 p.

De 1933 à 1934, un journal - Le Moment - a paru pendant six mois à Genève. Plutôt de gauche, mais surtout antifasciste à une époque où beaucoup de beaux esprits ne cachaient pas des sympathies pour Hitler et Mussolini. Novateur dans sa forme et son contenu. Courageux, ce qui a souverainement déplu aux élites locales. Et avec ça, un propriétaire, éditeur et rédacteur en chef, Alfred Hefter, étranger (Roumain) et juif, des raisons déjà suffisantes pour le disqualifier.

Dans un ouvrage collectif, Alain Clavien s'est plongé dans cette courte histoire révélatrice des passions de l'époque, et de laquelle même le leader socialiste Léon Nicole ne sort pas grandi.

Qui est donc Hefter? Son passé est trouble, selon ses adversaires: il aurait eu affaire avec la justice de son pays d'origine, il aurait bâti sa fortune à Paris par des spéculations douteuses. Rien ne permet de confirmer ou d'infirmer ces accusations. Une chose est certaine: Alfred Hefter ne manque pas d'argent quand il arrive à Genève car la création d'un journal, même à l'époque, coûte très cher. Fallait-il pour autant le qualifier d'«affairiste»? On aurait dit «homme d'affaires» s'il avait été moins dérangeant et moins obstiné.

Alfred Hefter effraye surtout les éditeurs de journaux qui, en pleine crise, manquent déjà de revenus publicitaires. D'emblée, l'attaque est extraordinairement violente. Bien avant le lancement du nouveau journal, Edgar Junod, rédacteur en chef de la Tribune de Genève, s'adresse directement au conseiller fédéral Giuseppe Motta. Sa prose est particulièrement retorse, pour ne pas dire abjecte: «[...] La cheville ouvrière de cette entreprise est un certain Hefter, sujet roumain, israélite de surcroît, sur lequel les renseignements que j'ai pu obtenir jusqu'ici sont loin d'être de première qualité. [...] Point n'est besoin de vous dire que les journaux de Genève ne voient pas d'un très bon œil la création de ce nouvel organe sur une place qui compte déjà six organes quotidiens [...]. Est-il possible d'empêcher Le Moment de voir le jour? Cela semble difficile, étant donné les dispositions constitutionnelles touchant la liberté de la presse et de l'industrie. Mais puisque l'animateur de l'affaire est le sieur Hefter et que la moralité de ce dernier ne semble pas être à l'abri de tout reproche, ne serait-il pas indiqué de lui refuser le renouvellement de son permis d'établissement dont la validité expire, m'a-t-on dit, au mois de novembre prochain?»

Dans sa missive, Junod précise au conseiller fédéral qu'il a l'appui du nouveau rédacteur en chef du Journal de Genève, René Payot, qui plus tard se fera le champion de la lutte contre le nazisme et restera dans les mémoires comme l'un des plus grands journalistes suisses du siècle. Giuseppe Motta, visiblement irrité pas la requête de Junod, lui répond sèchement et refuse d'entrer en matière. Le journal peut paraître.

Mais les ennuis de son patron et de ses journalistes ne font que commencer, d'autant plus que le quotidien atteint rapidement un tirage tout à fait respectable, qui dépasse rapidement celui du Journal de Genève. La formule choisie, mêlant analyses et rubriques de distraction, grands reportages et sport, interviews et pages tout en photos, le tout chapeauté par des titres accrocheurs, a de quoi séduire tant des lecteurs exigeants qu'un public plus populaire. Les positions antifascistes et antinazies sont nettes dès les premiers numéros: dénonciation des pratiques hitlériennes, des camps de concentration, de l'antisémitisme. Cela n'empêche pas le journal d'être également très critique à l'égard de l'URSS. Rien d'autre, en fait, qu'une ligne éditoriale de démocratie libérale.

Succès d'audience, mais aussi succès publicitaire, au début en tout cas, les entreprises étant irritées par les tarifs qui leur sont imposés par Publicitas pour leurs insertions dans les autres journaux. Dans les premiers numéros du Moment, la manne tombe. Mais les patrons de presse genevois obtiennent des commerçants de la cité, à grand renfort d'arguments patriotiques, qu'ils boycottent le nouveau venu, dont les revenus chutent brutalement. L'aventure continue malgré tout. Les choses ne se gâtent vraiment que quand Le Moment prend position dans les débats genevois. Au lendemain de la victoire socialiste du 26 novembre 1933, il applaudit les opinions antifascistes affichées par Léon Nicole.

C'en est trop pour une presse bourgeoise qui se sent humiliée par la défaite électorale des partis de droite, raconte Alain Clavien. Dans le Journal de Genève, René Payot se déchaîne: «Le très suspect organe du métèque Hefter apporte naturellement son misérable appui aux partisans du désordre. M. le métèque Hefter se mêle impudemment de nos affaires. Il va nous obliger à nous occuper des siennes.» Puis c'est le Courrier de Genève qui monte au front, fustigeant le «juif roumain» qui «s'est introduit dans nos murs sous le manteau de l'information».

Finalement, le prétexte est trouvé: un article d'Hefter dénonçant la répression du chancelier autrichien Dollfuss contre les ouvriers de Vienne entraîne une intervention diplomatique de l'Autriche. L'expulsion du Roumain est prononcée le 8 mars par le Conseil fédéral. Il lui est laissé jusqu'à la mi-avril pour liquider son affaire. Il quitte Genève dans le silence. Même Le Travail, organe du Parti socialiste, ne verse pas une larme: Nicole a vu dans Le Moment moins un soutien politique qu'un concurrent.

En outre, ce court ouvrage défriche le terrain encore peu exploré du militantisme antifasciste en Suisse, dans un univers mental où la lutte contre le communisme a parfois conduit à fermer les yeux sur les dangers des totalitarismes de droite. Parmi les contributions proposées, on notera un article de Milena Malandrini sur l'aventure du Canard libre (1936-1938), une réflexion de Stéphanie Prezioso autour de l'immigration italienne ou encore une étude sur les militantismes intellectuels dans le canton du Tessin pendant le fascisme, par Nelly Valsangiacomo.