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L’exil, ce bûcher silencieux

Dans «Mémoires au soleil», l’écrivain et ancien ministre lyonnais dit l’errance de son père, arrivé en France dans les années 50 et obsédé par un retour au pays qui n’aura jamais lieu. Rencontre sur les bords du Rhône

Ce roman-là est une carte. Une carte de ce faubourg lyonnais, le long de l’avenue Maréchal-de-Saxe, non loin de la gare Part-Dieu, où les vieux immigrés se retrouvent sans parler, leurs pensées accaparées par un pays rêvé qu’ils ne retrouveront jamais. Azouz Begag nous a proposé de le retrouver ici, à deux pas du comptoir derrière lequel Amor Plastic, le cafetier favori de son père Bouzid, se tient depuis des lustres. A quelques rues de distance, le festival Quais du Polar réunissait ce week-end-là la crème des auteurs policiers. Lui continue de trouver son inspiration ici, en nous montrant la rue où il vécut lorsqu’il fut, de 2005 à 2007, ministre de l’Egalité des chances sous le quinquennat finissant de Jacques Chirac. Rue de l’Humilité. Cela ne s’invente pas…

Azouz Begag sourit. Beaucoup. Sa bonne humeur perpétuelle est son remède contre ce parfum de tristesse qui n’a cessé d’embaumer sa famille, son adolescence, sa réussite intellectuelle et professionnelle comme sociologue, écrivain, puis ministre. Son père, travailleur du bâtiment arrivé d’Algérie dans les années 50, est le héros de son dernier roman, Mémoires au soleil. Un héros absent de sa propre histoire, happé dans le fossé de cette maladie d’Alzheimer qui le pousse à partir sans prévenir, pour marcher le long de l’autoroute en direction de Marseille, porte de la Méditerranée.

Un bled idéalisé

Bouzid Begag, à la différence de son fils, n’a jamais réussi à imprimer son destin ici, à Lyon, où Azouz a grandi jusqu’à en faire la trame de son Gone du Chaâba. «Mes personnages existent. Ils sont là, autour de nous et vous ne les voyez pas. Regardez. Ils passent leur temps à attendre, jour après jour», raconte l’auteur, présent au Salon du livre de Genève le 27 avril. Attendre quoi? «Ce retour au bled qu’ils ont idéalisé mais qui les a oubliés. Ils n’existaient guère avant d’émigrer, juste après l’indépendance arrachée à la France. La trace de mon père se résume à un ou deux vieux documents d’état civil. L’Algérie moderne a acté leur disparition.»

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Les destins du fils et de son père s’entremêlent au fil des pages comme dans la vraie vie. Azouz Begag a toujours fait de son parcours la matière de ses romans. Il est le père «comblé» de trois filles, dont deux travaillent et vivent le plus souvent en Suisse. Il est une personnalité française. Son dernier engagement civique en date, pour rendre le vote obligatoire, l’amène à fréquenter les médias, dire l’importance de la démocratie et la nécessité d’accepter, dans l’Hexagone, le nouvel électorat pluriel et métissé des quartiers.

Un sacrifice total

Azouz l’intellectuel sorti du bidonville à force de ténacité est un fils de la République. Son père? «A peine un nom, oublié dans les registres de son village en Kabylie. A peine un souvenir.» La mémoire fond lorsqu’elle s’expose trop au soleil de l’exil: «Notre génération n’a jamais réalisé l’ampleur de la souffrance de nos parents, souvent analphabètes. Nos pères et nos mères ont tout sacrifié sans comprendre pourquoi. Leur vie professionnelle, toujours en bas de l’échelle. Leur vie personnelle, tout entière au service de l’éducation de leurs enfants.»

Amor Plastic a repris son chiffon. Dans le café voisin de la brasserie où nous avons fait halte, le tenancier fait luire son zinc sous le regard d’un tableau polychrome bon marché qu’il n’a jamais décroché du mur de son établissement. Immuable décor. Bouzid s’est peu à peu affaissé, recroquevillé, muré dans ses souvenirs. Son romancier de fils raconte son errance comme une blessure. Lui qui s’est fait violence pour prendre racine en France voit l’arbre paternel s’effeuiller, puis s’abîmer et tomber à terre. Le vide et l’admiration s’entremêlent. Tant d’efforts. Tant de travail et de douleur pour arriver à cela. «Ce n’est pas le néant. C’est une absence, explique Azouz Begag. Le père était là, toujours à nos côtés, condamné par son analphabétisme à n’être que le spectateur impuissant de nos vies de jeunes Français originaires de l’immigration.»

Une âme errante

Mémoires au soleil se lit comme un remède contre l’indifférence. Pas de larmes. Pas de mots ciselés pour émouvoir et rendre les immigrés différents. Juste la volonté de restituer ce qu’est une vie passée à travailler ailleurs, pour les siens, jusqu’à consumer sa propre personnalité. Sous la plume filiale, le bûcher silencieux de l’exil a fait de Bouzid Begag une âme errante, qu’une ancre lointaine rattache à quelques arpents sacralisés de Kabylie. Le romancier ne pouvait pas dire un plus beau merci à l’ancien maçon qui, des deux côtés de la Méditerranée, a fini par devenir un étranger.


Azouz Begag, «Mémoires au soleil», Seuil, 192 p.

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