Le temps de l'oublier, le voilà qui se rappelle à notre bon souvenir. Malgré seulement trois films (et deux téléfilms) à son actif en douze ans, Radu Mihaileanu est un cinéaste avec lequel il faut compter. A l'évidence, ce Roumain possède cette fameuse foi qui déplace les montagnes. Sinon, comment aurait-il pu s'attaquer à l'histoire des Falashas, ces juifs d'Ethiopie rapatriés en Israël dans les années 1984-1991? Un projet insensé dès qu'on se met à penser logistique et financement sans se contenter d'un minimalisme brechtien façon Amos Gitaï. Mais quand une histoire le tient, Radu Mihaileanu doit absolument la raconter, que ce soit celle d'un intellectuel roumain amené à collaborer avec un régime stalinien (Trahir, 1993) ou celle d'un village juif d'Europe de l'Est qui, en 1941, anticipe sa déportation dans un camp de concentration (Train de vie, 1998). Lui-même juif, arrivé en France en 1980 après avoir fui la dictature de Ceausescu via Israël, il en connaît un bout sur l'exil. Alliée à une distance objective, cette profonde empathie lui aura inspiré avec Va, vis et deviens son meilleur film à ce jour.

Le Temps: Vous semblez aimer les projets compliqués…

Radu Mihaileanu: Disons plutôt que je suis un peu inconscient. Lorsque je me suis passionné pour cette histoire des Falashas, après avoir sympathisé avec l'un d'eux à Los Angeles, je pensais vraiment pouvoir réaliser quelque chose d'intimiste. Au bout du compte, c'est devenu cette épopée à plus de 30 millions d'euros, étalée sur vingt ans et tournée dans 70 décors. Mais le plus dur aura encore été de trouver les trois jeunes acteurs pour incarner Schlomo enfant, adolescent et jeune homme. Il fallait qu'ils se ressemblent, soient bons acteurs et parlent chacun trois langues, sans oublier que le public devait les adopter au premier coup d'œil! J'ai d'abord cru que ce serait impossible. En fin de compte, seule l'exigence de la langue n'a pas été remplie, nous obligeant à plusieurs mois de coaching intensif.

– Avant que la fiction ne démarre, le film s'ouvre sur des paysages tournés en DV, puis des images d'archives…

– Malgré toutes mes recherches, je n'ai pas pu me rendre en Ethiopie. Je rêve toujours d'aller dans la région de Gondar, le lieu d'origine des Falashas. Mais aujourd'hui à Addis-Abeba, le discours officiel veut qu'il n'y ait jamais eu de famine ni de juifs en Ethiopie! J'ai donc dû envoyer quelqu'un filmer ces paysages illégalement, en hélicoptère. Les images de la famine, elles, proviennent de différentes archives mais surtout de François Margolin, qui s'était rendu en Ethiopie et au Soudan peu avant l'Opération Moïse.

– Cette introduction situe le film à mi-chemin entre documentaire et fiction?

– C'est ça. J'ai dû constamment négocier entre deux styles, d'un côté le réalisme documentaire et de l'autre une dimension mythique, parce cette histoire a quelque chose de biblique. Parfois, je me disais que ces gens-là étaient venus du fin fond de l'Histoire pour nous parler…

– Pourquoi avoir abordé ce sujet à travers l'imposture d'un petit chrétien qui se fait passer pour juif?

– A l'écriture, j'ai senti qu'un simple regard d'enfant ne suffirait pas. Après avoir appris l'existence de tels cas, je me suis soudain identifié à une mère chrétienne: qu'aurais-je fait à sa place? Et en prenant du recul, j'ai compris que le film était là. Cela ouvrait beaucoup plus de questions sur l'identité, l'accueil, l'intégration, la différence de cultures, etc. Le second mensonge, de se faire passer pour orphelin alors qu'il ne l'est pas vraiment, amène quant à lui un suspense supplémentaire: retrouvera-t-il un jour sa vraie mère? Du coup, tout devient plus complexe et universel à la fois.

– J'imagine que le film va susciter des controverses en Israël…

– Il sortira en Israël en juillet et je suis sûr que ça va rouvrir le débat sur les Falashas. Là-bas, on les côtoie, mais on les connaît toujours mal. Parmi eux, il y a forcément eu une «génération sacrifiée», les 40 ans et plus, qui n'ont pas vraiment réussi à s'intégrer. Et, comme ailleurs, il existe un certain racisme en Israël. Avec les Falashas, outre la couleur et le décalage des traditions, il a fallu accepter qu'il s'agissait d'une troisième «famille» juive, après les Ashkénazes et les Séfarades, qui faisait soudain irruption dans la mythologie du peuple élu. En fait, il n'y a jamais eu de consensus à leur sujet, même au moment des Opérations Moïse et Salomon. Et pourtant, il est encore question d'en rapatrier 10 000 d'ici 2007: ceux qu'on appelle les Falashmuras, des juifs convertis de force au christianisme…

– Vous n'avez jamais craint que votre histoire soit trop compliquée?

– Le film dure 2 h 20, mais je l'aurais aimé bien plus long encore. L'enfant devait grandir et s'accomplir. Toutes les questions viennent de là. Un de mes films préférés récemment a été Nos Meilleures Années de Marco Tullio Giordana, qui possède cette ampleur. Pour me défaire de ma frustration, j'ai réécrit l'histoire sous forme de roman. Pas une «novélisation», mais un vrai roman, coécrit avec Alain Dugrand et qui sortira tout prochainement chez Grasset.

– Sans vouloir dévoiler la fin, l'avez-vous vraiment voulue ouverte?

– Oui. On peut croire à un miracle ou alors décider qu'il ne s'agit que du désir de Schlomo. Je voulais surtout boucler la boucle: le film débute sur le cri d'un enfant qui a faim et se termine sur le cri d'une vieille femme. A ce moment, j'aimerais simplement qu'on pense à ce qu'ont été les 17 années de vie de cette mère, sa souffrance et son angoisse. J'y tiens, parce qu'au fond, je crois que le cinéma est un art mineur qui ne devient vraiment grand qu'à travers ce qu'il ne montre pas!