Philosophie

Quand l’existentialisme illumina la Suisse

Il y a septante ans, au lendemain du conflit mondial, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir avaient effectué un séjour de trois semaines en Suisse pour donner des conférences sur la nouvelle pensée philosophique. Le philosophe Brenno Bernardi revient sur cette tournée

«L’existentialisme est très commenté et attaqué. Chacun veut en parler, souvent sans le connaître. Je suis heureux de me trouver devant un public suisse pour m’en expliquer.» Ainsi s’exprimait Jean-Paul Sartre à Lausanne, le 1er juin 1946, s’adressant au public venu l’écouter au Capitole, à Lausanne. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient arrivés à Genève le 19 mai 1946 sur l’invitation de la revue Labyrinthe et de la Société de poésie, pour une tournée de conférences de trois semaines dans plusieurs villes de la Suisse. Albert Skira, le fondateur de la revue avec Balthus et Giacometti, avait organisé cette visite qui tombait au moment du grand essor de la nouvelle philosophie de l’existence, dont l’extraordinaire succès s’explique par les réponses qu’elle proposait dans une société accablée par les problèmes et les situations tragiques de la guerre qui avait ravagé l’Europe.

Connue par le grand public surtout à travers l’œuvre littéraire des deux auteurs, Sartre lui avait donné une expression philosophique puissante dans son grand ouvrage L’Être et le Néant publié en 1943, un classique de la pensée philosophique du XX siècle. La nouvelle revue Les Temps Modernes qu’il dirigeait donnait d’autre part une vaste résonance à la nouvelle conception de la culture et du rôle de l’intellectuel centrés sur l’engagement politique et social. En octobre 1945, Sartre avait expliqué quelques thèses essentielles de sa pensée à Paris, au Club Maintenant, devant une assemblée qui se pressa jusqu’à déborder la salle pour écouter sa conférence L’existentialisme est un humanisme.

Athéisme et responsabilité totale

Liberté absolue du sujet, toujours en situation, athéisme, responsabilité totale dans l’action, conscience angoissante d’être libre, seul et sans excuses, conception de l’homme comme le seul créateur et le seul responsable de son avenir, voilà ce qui faisait de cette philosophie à la fois une philosophie dure et dramatique, et répondant à l’actualité. La description de l’homme dans ses échecs, dans ses chutes et ses faiblesses, dans ses chemins de la liberté difficiles et incertains, avait déchaîné de violentes attaques envers Sartre et sa pensée, tels que rarement on en avait vu dans l’histoire de la philosophie.

L’existentialisme sur la bouche de tous

L’existentialisme était sur la bouche de tous et constituait une véritable secousse dans la société. Les conférences en Suisse de mai-juin 1946, Qu’est-ce que l’existentialisme, par Jean-Paul Sartre, et Littérature et métaphysique, par Simone de Beauvoir, donnaient enfin la possibilité de connaître directement les auteurs de la nouvelle pensée, notamment Sartre, dont tout le monde parlait sans une véritable connaissance de sa philosophie, perçue cependant comme inquiétante, voire dangereuse.

Les trois causeries de Jeanne Hersch

En mars-avril 1946 Jeanne Hersch donnait à Radio Suisse Romande trois causeries au titre révélateur, La caricature de l’existentialisme et son vrai visage, où elle exprimait d’abord son désarroi envers l’attitude superficielle qui caractérisait les jugements portés sur cette philosophie, et s’attachait ensuite à en expliquer les thèses principales. Elève de Karl Jaspers et, en 1933, de Heidegger à Freiburg, Jeanne Hersch était certainement en Suisse parmi les philosophes qui le mieux pouvaient saisir la nouvelle conception de l’existence humaine à laquelle l’œuvre sartrienne donnait expression. C’est certainement elle la «fille brune, coiffée d’une natte, [qui] pose des questions avec sympathie», dont parle Simone de Beauvoir dans La Force des choses I rappelant la première rencontre des deux écrivains avec les journalistes, dans une atmosphère hostile, le 22 mai à Genève.

L’interview de Marcel Raymond

L’attention médiatique envers les deux intellectuels fut grande. La Radio Suisse Romande diffusa une interview du professeur Marcel Raymond aux deux philosophes. Dans les cinémas le Ciné-journal montrait Sartre et une ravissante Simone de Beauvoir visitant le Vieux-Genève, Sartre lui-même commentant le parcours en langue allemande et concluant par les mots Wir müssen nun die Stadt der Vergangenheit verlassen und in die der Neuzeit gehen, aber wir nehmen die Erinnerung an die hoffnungsreiche und so gut in unsere Zeit passende Genfer Devise mit: «post tenebras lux».

Le public romand afflue

Les conférences furent à la fois une explication et une défense de l’existentialisme. Le public participa très nombreux: 1100 personnes au Rialto à Genève, de 600 à 700 personnes au Capitole à Lausanne, à l’Ecole polytechnique de Zürich et au Théâtre de La Chaux-de-Fonds. A Zürich, où Albert Skira avait fait afficher des placards avec l’inscription Sartre en gros caractères rouges, le jour après la conférence eut lieu au Schauspielhaus la représentation de Huis clos par les acteurs de la compagnie du Théâtre du Vieux-Colombier de Paris. Sartre introduisit la pièce en s’adressant au public depuis la scène, ce qui lui valut beaucoup de sympathie par son attitude simple et très communicative.

Pendant les trois semaines du séjour des deux intellectuels, les journaux, surtout ceux de la Suisse romande, publièrent presque chaque jour des articles sur les deux hôtes et sur l’existentialisme, ainsi que des comptes rendus sur les conférences. L’article publié par Jean-Marie Nussbaum dans L’Impartial du 5 juin 1946 Qu’est-ce que l’existentialisme? Une philosophie de l’action et de la liberté répond M. Jean-Paul Sartre dans la conférence qu’il a faite hier soir au Théâtre, est un exemple qui permet de bien voir les thèmes que Sartre développait et les problèmes que son discours soulevait. Rien qu’aux conférences de Sartre assistèrent environ 3000 personnes, auxquelles s’ajoute le public d’environ 600 personnes qui assista à la pièce représentée au Schauspielhaus et le public qui suivit les conférences de Simone de Beauvoir à Genève et à Lausanne. On peut évaluer la participation aux soirées, dans l’ensemble, à près de 4000 personnes.

Un phénomène socioculturel

On est donc face à un phénomène socioculturel remarquable, qui révèle une société suisse, après les années terribles du conflit mondial, de l’encerclement, de l’organisation de la défense politique, militaire et spirituelle, pas du tout repliée sur elle-même, mais ouverte à la nouveauté, intéressée à la nouvelle culture, attirée par ces grandes personnalités marquantes. Dans la presse des articles ne manquent pas qui invitent à l’attention, face à l’athéisme notamment, que Sartre proclame dans ses conférences citant la formule nietzschéenne «Dieu est mort», mais on apprécie la rigueur, la cohérence, la lucidité de la vision de l’auteur, ainsi que son extraordinaire dialectique dans les débats, et un journaliste remarque que «à la sortie toute la jeunesse discutait fort et ferme».

C’est à l’occasion de cette visite en Suisse que Sartre et Simone de Beauvoir ont fait la connaissance, à Genève et à Lausanne, de Gérard Horst, un jeune exceptionnel, autrichien d’origine, réfugié en Suisse, qui à Lausanne avait fait ses études d’ingénieur chimiste, mais dont la passion était la littérature et la philosophie et qui avait entièrement lu l’œuvre de Sartre: c’est le futur André Gorz, membre du Comité de direction des Temps modernes et l’un des plus remarquables philosophes du XXe siècle.

Dans un article très beau et d’une grande force, Qui est Sartre?, qu’il publia dans l’hebdomadaire romand Servir le 31 juillet 1947, on perçoit l’écho de l’impression que la rencontre avec la pensée vivante d’une personnalité telle que Sartre pouvait susciter: «Plus convaincantes donc que ses livres, qu’on lit mal, il y a la vivacité et la générosité de Sartre; une sorte de sérénité, le calme pénétrant d’un homme en plein accord avec lui-même, qui a choisi ce monde qu’il ne peut pas récuser, qui a choisi d’y vivre pleinement et y a réussi. Cette invite d’aller jusqu’au bout de vos pensées, cette absence de réticence, cette force rayonnante vous invitent à penser que plutôt qu’une doctrine «de l’angoisse et du désespoir», la philosophie de Sartre est peut-être une formule de bonheur.»


Brenno Bernardi, philosophe, a publié «Jean-Paul Sartre e la Svizzera», Giampiero Casagrande editore, Lugano, Milano.

Il a tenu sur Sartre et la Suisse des conférences à Genève, Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds.

Publicité