«Si vous aimez les films où l'on doit fermer les yeux et agripper le bras de son voisin pour ne pas hurler, alors vous aimerez L'Exorciste – Au commencement…» Il y croit à son film, Renny Harlin. Artisan du cinéma d'action hollywoodien, il n'est pas peu fier d'avoir pu signer le quatrième volet de la saga horrifique, lui qui avait déjà osé le quatrième Freddy Krueger (Le Cauchemar de Freddy, 1988) et le second Piège de cristal (58 Minutes pour vivre, 1990).

Sauf que Harlin ne raconte pas, dans le dossier de presse, que cet opus 4 a été tourné deux fois: une, qui a fini dans les tiroirs, par Paul Schrader, scénariste des meilleurs Martin Scorsese (Taxi Driver, Raging Bull) et réalisateur de thrillers psychologiques marquants comme Hardcore ou, récemment, Autofocus; et une autre fois par Harlin, chargé d'ajouter du sang et des têtes qui tournent à la version de Schrader. Une mésaventure qui ne pouvait arriver qu'à L'Exorciste, saga décidément maudite.

Août 1972. William Friedkin, qui vient de terminer French Connection avec le succès que l'on sait, donne le premier tour de manivelle à l'adaptation du roman de William Peter Blatty, L'Exorciste. Friedkin est très jaloux de Coppola qui vient d'attirer les foules avec Le Parrain. Le tournage doit durer cent jours. Deux cents jours plus tard, en mars 1973, il n'est toujours pas terminé. Le réalisateur tyrannise ses comédiens, triple le budget, mais les foules sont au rendez-vous: il rapporte 160 millions de dollars sur le seul territoire américain à une époque où la place vaut 3 dollars. C'est un tournant: après Le Parrain, ce succès attire dans le cinéma des sociétés qui n'ont

rien à y faire. Ce débarquement massif de décideurs incultes constitue sans doute la plus importante malédiction liée à L'Exorciste.

William Friedkin n'y est pourtant pas allé de main morte: son Exorciste est, de son propre aveu, un cauchemar masculin sur la puberté féminine. La sexualité féminine naissante de son personnage central (une fillette de 12 ans) est en effet volontairement associée à une possession démoniaque. Cette lecture polémique ne survivra pas, évidemment, aux stratégies commerciales qui généreront les épisodes suivants: L'Hérétique de John Boorman en 1977, L'Exorciste III de William Peter Blatty en 1990 et L'Exorciste – Au commencement aujourd'hui.

Un autre élément, en revanche, a survécu, attachant à la saga une réputation démoniaque. Friedkin avait renchéri en évoquant les multiples incidents survenus pendant et après le tournage, ainsi que les suicides, les crises d'épilepsie, les accouchements prématurés, voire les meurtres dans l'entourage du film puis durant les projections, etc. Mais il a fallu que John Boorman, appliqué au deuxième opus, contracte une terrible fièvre africaine au contact de la terre importée aux Etats-Unis pour les besoins de son film, et toute la saga a été frappée par une malédiction.

Le troisième volet réalisé par Blatty lui-même pour très peu d'argent ne regorge pas d'anecdotes aussi effrayantes. Sinon celle de son destin d'homme enfermé dans une seule création, L'Exorciste, dont il avait eu l'idée en 1949: étudiant à l'Université de Georgetown, il avait lu un article racontant l'exorcisme pratiqué sur un garçon de 15 ans dans le Maryland. Blatty avait alors ruminé l'idée du livre pendant vingt ans avant de se décider à l'écrire en 1969 et d'y être, ensuite, associé pour l'éternité. Aujourd'hui, à 76 ans, il n'a toujours rien fait de mieux.

Août 2001. La Warner, via sa filiale Morgan Creek, annonce que John Frankenheimer va réaliser L'Exorciste 4. Jubilation: Frankenheimer a déjà signé, en 1975, la suite très digne d'un autre classique de William Friedkin: French Connection 2. Cette fois, il doit filmer ce qui s'est passé avant L'Exorciste, c'est-à-dire la jeunesse du père Merrin initialement incarné par Max von Sydow, sa première rencontre avec le diable sur un site archéologique africain. Frankenheimer travaille près d'un an sur le projet avant de se retirer en juillet 2002 pour des raisons de santé.

Il décède un mois plus tard. La Warner confie alors le film à Paul Schrader. Premier coup de manivelle: 11 novembre 2002 au Maroc. Qui mieux que le scénariste de La Dernière Tentation du Christ peut donner du souffle au script qu'on lui propose et qu'il adore, un script signé par l'historien Caleb Carr? Qui mieux qu'un cinéaste-phare des années 70 peut retrouver le réalisme de Friedkin? Schrader insiste sur la tension psychologique, selon les vœux du studio.

Septembre 2003. La Warner vire Schrader. Il a pourtant rendu un film tourné dans les temps (treize semaines) et avec le budget prévu (30 millions de dollars). Le studio a pris peur: trop de psychologie, pas assez d'horreur visuelle. Un spécialiste du genre est préféré à Schrader qui n'a plus que ses yeux pour pleurer et un contrat qui oblige la major à sortir son film (ce sera en DVD). Quand Renny Harlin arrive à la rescousse, il s'avère que l'apport cosmétique n'y suffira pas. Sans compter que les acteurs et une bonne partie de l'équipe de Schrader ne sont plus disponibles. Il faut tout refaire. Le tournage, dès novembre 2003, dure treize semaines, comme celui de Schrader, pour un budget de 50 millions de dollars.

Au total, Morgan Creek/Warner ont donc dépensé plus de 80 millions de dollars pour se payer deux versions d'un même film par deux réalisateurs différents. C'est une première. Faut-il s'en réjouir? Surtout pas vu la version nullissime proposée mercredi par Renny Harlin. A moins que la découverte du film de Schrader, en DVD l'an prochain, n'encourage les studios à tourner toujours deux versions: une qui prend le public des salles pour des imbéciles, l'autre DVD plus confidentielle confiée à de vrais artistes. L'Exorciste, saga maudite? Oui, dans un monde où le diable s'appelle dollar.

L'Exorciste – Au commencement (Exorcist: The Beginning), de Renny Harlin (Etats-Unis 2004). Dès le mercredi 17 novembre dans les salles romandes.