«Je n'ai pas trouvé mon entrée dans l'œuvre de Ramuz. Il était trop welsche, même dans la traduction allemande», déclarait récemment Peter Bichsel à la Weltwoche (LT du 21 mars, page 13). On ne saurait dire plus crûment que le problème de la circulation culturelle entre les différentes régions de Suisse n'est pas seulement un problème de traduction. Pour prendre un exemple littéraire symétrique et plus récent, le beau livre de l'écrivain alémanique Peter Weber Der Wettermacher (Suhrkamp Verlag; lire le Samedi Culturel du 27 février 1999) a connu un bon succès auprès du public germanophone, mais n'a guère séduit les francophones dans sa traduction française, pourtant excellente (Le Faiseur de temps, éd. Zoé; lire le Samedi Culturel du 27 mars 1999).

Le parallèle avec Ramuz n'est pas incongru, puisqu'il s'agit d'un texte à la fois très enraciné dans la géographie alémanique (la région du Toggenbourg) et particulièrement inventif sur le plan linguistique. Le problème insoluble posé par le titre est emblématique du décalage qui peut faire barrage à la transmission de la vibration intime dans des cas de ce genre: en français, c'est le même mot qui désigne le temps qu'il fait et le temps qui passe, alors que c'est bien un traitement original du thème de la météorologie qui est au centre du livre…

Traductrice de Peter Weber ainsi que, notamment, d'Iso Camartin, Colette Kowalski reste pourtant optimiste: «Par la traduction, on ne peut pas toujours susciter les mêmes émotions, mais on peut susciter des émotions équivalentes, par exemple en remplaçant une métaphore par une autre si la métaphore allemande n'évoque rien en français, ou en utilisant en français des sonorités, certes différentes, mais qui produisent un effet analogue à celui produit par les sonorités allemandes. Dans une œuvre littéraire, peu de choses sont intraduisibles – je citerai les diminutifs chers à Robert Walser! En revanche, il y a toujours une part d'indicible, qu'il ne faut pas chercher à élucider mais à faire sentir.»

Pour Colette Kowalski, l'important est de créer un nouvel «objet littéraire global». C'est indubitablement ce qu'elle a réussi à faire avec Le Faiseur de temps, ne se laissant décourager ni par le dialecte ni par les néologismes, suivant constamment la ligne de crête entre la fidélité au texte et l'exigence de le rendre accessible aux francophones. Et pourtant, ces derniers se sentent trop dépaysés dans l'ouvrage pour en jouir. Pourquoi? «Je crois que cela tient à la qualité du texte. Une écriture originale est toujours déroutante. Ramuz peut aussi provoquer un sentiment d'étrangeté chez les francophones. C'est le propre des grands écrivains.»

Cependant, le bon accueil fait par les germanophones au livre de Peter Weber prouve que l'exotisme intrinsèque d'une œuvre peut faire envie ou pas, selon qu'on possède ou non les clés pour y entrer, et que le background culturel au sens large joue là un rôle fondamental. Combien de Romands, et à fortiori de Français, peuvent-ils comprendre de l'intérieur ce que signifie l'évocation de «cette Zurich remplie de lustucrus et de dieux fulminants» (p. 86)?