Rentrée politique oblige du côté de Berne, bon nombre de politicens et de responsables nationaux avaient déjà quitté Locarno au moment de la projection du film de Jean-Stéphane Bron. Trois personnalités ont toutefois commenté le film à chaud, mardi soir.

Au sortir de la projection sur la Piazza Grande, Filippo Lombardi (PDC/TI), qui préside cette année le Conseil des Etats, s’enthousiasme pour le travail de Jean-Stéphane Bron: «Je connais Christoph Blocher depuis 14 ans, et je mesure à quel point il n’est pas facile de décrire un personnage aussi complexe. J’y ai retrouvé de nombreux traits de sa personnalité, ses fourberies comme ses côtés attachants, les instants de gloire et les moments de déconfiture… Sur le plan du documentaire, c’est très réussi. Le cinéaste n’attaque pas, il ne chouchoute pas non plus, son sujet: il n’est ni flatteur, ni agressif. Ceci dit, je conçois que des gens qui auraient un jugement politique extrêmement tranché, opposé à Christoph Blocher, n’apprécieront pas le film; car il humanise le personnage. Au-delà des luttes politiques, à la fin, il reste un homme à l’image… Après avoir vu le film, la polémique sur son financement ne me laisse que plus froid. J’avais connu le débat à l’époque de l’affaire Hirschhorn… Ou l’on décide que l’on vit dans un pays libre, ou l’on fixe des critères politiques à tels subsides. De plus, notez que cette projection à Locarno a été décidée par la commission artistique du festival, qui est essentiellement composée d’étrangers. Ils n’ont pas voulu faire plaisir à un politicien, mais proposer un film qu’ils ont jugé de qualité. S’agissant de Christoph Blocher, il est d’ailleurs amusant de souligner que ce sont des étrangers qui ont voulu mettre ainsi en avant le film…»

L’ancien conseiller national Jean-Claude Rennwald (PS/JU), lui, se dit «mitigé»: «Je trouvais la polémique sur le financement, lancée notamment par des gens venant de mon propre bord, mauvaise. Je salue le fait que Jean-Stéphane Bron a souligné l’ascension économique de Christoph Blocher, cette dimension économique et financière qui le montre sous un jour internationaliste lorsqu’il s’agit d’EMS Chemie, en contradiction avec son discours politique. Le portrait intimiste, personnel, est bien réalisé, même si l’on ne sait pas vraiment, à la fin du film, le rôle réel que joue la femme de Christoph Blocher, elle qui apparaît aussi souvent. Mais il y a quand même une accumulation de gags, de bons mots ou présentés comme tels, qui finissent par rendre le personnage sympathique. On en apprend peu sur la manière dont on construit un parti populiste tel que l’UDC, sur la façon dont des classes populaires ont pu s’y rallier… Je salue le portrait, la part personnelle, mais il me manque une analyse ou un regard un peu plus structurel.»

Directeur de la Cinémathèque suisse, Frédéric Maire, qui avait vu L’Expérience Blocher un peu auparavant, salue un «film formidable»: «Jean-Stéphane Bron ne cède en rien par rapport à sa propre position. Il n’est pas d’accord avec Christoph Blocher et le dit. Il ne s’est donc pas fait embobiner par son sujet, comme certains le prétendent. Cependant, durant le film, il se noue une captivante relation, presque intime, entre le filmeur et le filmé. On apprend des choses sur la vie de Christoph Blocher, par exemple sur le plan économique, les millions gagnés à la tête de son entreprise… On découvre des attitudes passionnantes du personnage, cette manière de préparer des coups dans sa voiture, la relation avec sa femme – et l’importance de celle-ci. En définitive, le film gratte derrière la façade. De plus, en montrant un Christoph Blocher finalement assez solitaire, abandonné peut-être…»