«Le jeu exige que vous continuiez», martèle l’animatrice, l’élégante Tania Young, au candidat – le questionneur – du jeu télévisé. Exigence imparable. Pour le pire. Sur un plateau de TV, 80% des candidats, citoyens ordinaires, iraient jusqu’à infliger à un inconnu des décharges de 460V. C’est ce qu’enseigne le film Le Jeu de la mort, du journaliste Christophe Nick, montré ce vendredi sur la TSR.

L'influence de Milgram

Jusqu’où peut aller la télé-réalité? Pour le savoir, l’équipe a voulu mesurer l’emprise de la TV sur les esprits comme autorité légitime – ou non. Elle s’est inspirée d’une expérience fameuse menée par Stanley Milgram à l’Université de Yale entre 1960 et 1963. Elle fut popularisée par le film I comme Icare. Un sujet (un acteur, en fait) devait mémoriser des listes de couples de mots. Un autre posait les questions, et en cas de mauvaise réponse, il infligeait une décharge à la victime. La gradation des sanctions allait de «léger» à «Attention: choc très dangereux», mentions clairement visibles sur le panneau de contrôle. Stanley Milgram poussait les candidats à continuer selon cinq injonctions, dont «l’expérience exige que vous continuiez». Hormis dans une variante, les sujets ne voyaient pas la victime, mais ils l’entendaient crier. Bien sûr, il n’y avait pas d’électrochoc: l’expérience portait sur l’obéissance des sujets.

Pour appliquer le protocole de Milgram à la TV, le réalisateur a fait appel à neuf scientifiques emmenés par Jean-Léon Beauvois, qui travailla avec le chercheur américain. Quatre-vingts volontaires ont été sélectionnés par une agence spécialisée. Lors d’un premier rendezvous, le producteur leur explique qu’il prépare un nouveau jeu, «La Zone Xtrême». Il ne sera pas mis à l’antenne, mais tourné dans les conditions du direct. Les candidats ne touchent que 40 euros. La motivation pécuniaire est ainsi écartée.

Le déroulement

Ensuite, tirage au sort entre Jean-Paul, la future victime, et le sujet. L’opération est bien entendu truquée, pour que le quidam décroche la place du questionneur. Jean-Paul est un comédien, dont les cris ont été enregistrés. Une fois sur le plateau, le questionneur pose 27 devinettes, sans voir JeanPaul, mais en l’entendant: à la question 5, «aïe!»; à la 8, «ça fait vraiment mal, là»; à la 15, il demande d’arrêter; et dès la 22, silence. Mauvaise réponse, selon les règles. Il faut punir.

Christophe Nick et son équipe ont bâti un véritable décor de jeu TV fourmillant de 80 techniciens, avec Tania Young comme caution médiatique. Le film a bénéficié d’un budget de 2,5 millions d’euros, une somme importante pour un documentaire. Seule différence, notable, avec l’expérience de Milgram, la présence d’un public, lui aussi choisi par sondage pas au courant, donc, de la supercherie.

L’uniformité des réactions des sujets étonne. Lorsque Jean-Paul émet son premier «ouille!», vers 80V, une majorité rit. Certains, aux éclats. Manière d’évacuer le stress. Plus tard, ils négocieront à chaque nouveau round avec l’animatrice: faut-il continuer, le veut-elle vraiment? Les injonctions de Tania Young sont immuables: «Le jeu exige...», «Nous assumons toutes les conséquences», jusqu’à l’appel au public, qui crie «la fortune!» – continuer, encore.

Dans les années 1960, 62% des testés ont obéi jusqu’à la décharge la plus élevée. En 2009, devant une animatrice de TV, 80% ont poussé la manette de 460V, sans différence notable entre hommes et femmes. Sur 80, 16 ont désobéi, dont sept peu avant le dernier stade. Au sortir du plateau, les questionneurs sont pour la plupart effondrés. Lorsque Jean-Paul vient à eux, il a beau clamer qu’il est en pleine forme, les excuses fusent.

«Le public m’aurait hué...»

Après avoir été mis au courant de la réalité de l’exercice, certains tentent de s’expliquer: l’un dit sa «mauvaise conscience», en ajoutant tout de suite l’effet du «poids des caméras, les regards sur vous...» Un autre: «Je ne me voyais pas me lever, le public m’aurait hué.» Un autre encore: «J’étais un pantin.» Ou: «Comprenez bien, on sent le pouvoir de la télé, on se sent pousser des ailes...»

L’expérience initiale avait été menée dans le contexte de l’aprèsguerre, la Shoah comme atroce mystère humain, et l’énonciation controversée de l’idée de «banalité du mal» par Hannah Arendt. Christophe Nick, lui, a la TV commerciale dans le viseur depuis longtemps. Son film montre qu’en matière d’obéissance, cette dernière supplante la blouse blanche du scientifique.

Stanley Milgram concluait ainsi le livre relatant son expérience: «[...] les résultats obtenus en laboratoire sont perturbants. Ils incitent à penser qu’on ne peut plus faire confiance à l’homme en général, ou, plus spécifiquement, au type de caractère produit par la société démocratique américaine, pour mettre ses concitoyens à l’abri des cruautés et des crimes contre l’humanité dictés par une autorité malveillante.»

Le Jeu de la mort. TSR2, ce vendredi, 20h10. France 2, mercredi 17, et, le 18 mars, un autre documentaire sur la télé-réalité.


Un livre raconte l’aventure du film: L’Expérience extrême, Ed. Don Quichotte, 300 p.


«Je me demandais: qu’aurais-je fait?»

Une chercheuse de Genève a participé au film

Dans l’équipe scientifique du Jeu de la mort figuraient deux chercheurs basés en Suisse. Dont Amandine Tonelli, assistante diplômée en sciences de la communication à l’Université de Genève. Elle raconte.

Le Temps: Du côté des chercheurs, vous avez été surpris par le résultat...
Amandine Tonelli: Oui. En arrivant dans l’équipe, j’étais même circonspecte par rapport à cette notion de «pouvoir de la télévision». Qu’entend-on par là? Et j’étais intriguée par l’autorité de la télé-réalité, le fait que des gens puissent manger des cafards devant la caméra. Pourquoi? Vouloir aller au bout de soi-même, avoir son quart d’heure de célébrité?

– Les deux semaines de tournage vous ont-elles choqué?
– Oui. La première journée, nous n’avons eu que des obéissants. J’étais sans voix. On connaît l’expérience de Milgram, on sait l’impact que pouvait avoir l’autorité du scientifique. Là, on constatait l’escalade de l’engagement, la puissance de la TV, qui pousse les gens dans cette impression qu’ils n’ont pas le choix. En suivant le tournage sur notre moniteur, je me demandais: à leur place,
qu’aurais-je fait? Car ce n’est pas une question de personne, mais de contexte.

– Christophe Nick parle peu de la pression du public, un certain esprit grégaire... Cela ne compte-t-il pas?
– Oui et non. En débriefing, nous avons entendu toutes les explications de la part des sujets. Certains étaient tellement stressés qu’ils oubliaient le public; d’autres, au contraire, ont continué pour le public. Un point commun, peutêtre, était la présence de la caméra. Chaque questionneur avait l’objectif en face de lui, et une camerawoman qui le tenait en joue. Une pression énorme. Et remarquez que, dans le public, personne n’est intervenu pour contester le jeu. Le chauffeur de salle a une telle emprise... On est à la télé, c’est du divertissement, la musique est omniprésente, on se laisse emporter. On se dit: je suis là pour assurer le spectacle.

– Et ce n’est pas une question de hiérarchie: si mon patron me demandait de manger un cafard, je m’interrogerais...
– Vous en parleriez avec les collègues, il y aurait discussion. Tania Young n’avait aucune autorité au sens hiérarchique. Mais les candidats étaient seuls. D’abord, ils arrivaient en limousine, tout était fait
pour qu’ils se sentent importants. Ils allaient au maquillage, puis ils attendaient... Ils se retrouvaient de plus en plus isolés face au système.

– L’expérience de Milgram ne pourrait plus être refaite en Europe. Etait-ce un privilège?
– C’est la première fois que la télévision donne aux scientifiques les moyens de la télé! La question éthique nous animait tout le temps. L’expérience était donc terrifiante, car nous devions faire en sorte qu’elle ne dérape pas. Quand vous voyez un candidat sur le point de désobéir, sous pression, il souffre, et, finalement, il s’incline, vous êtes tendu, voire mal. Mais face à la télé-réalité, ne fallait-il pas réagir?

– Le public de la TV se fragmente... Cette expérience ne vient-elle pas trop tard?
– Ces petits fragments d’audience vont vers la TNT, où l’on nous montre des émissions encore plus radicales... Nos enfants peuvent voir ce genre de choses. C’est l’inflation de la compétition qui me frappe. Il faut éliminer en permanence. Nous retrouvons cela au quotidien: sur Meetic, Swissfriends ou autres, vous zappez, de même avec les amis sur Facebook. Le «maillon faible» se répercute dans notre vie quotidienne.