Il court, il court, Marc-Olivier Wahler. Nous avions envie de le croiser depuis que la Haute Ecole d’art et de design – Genève a annoncé, mi-mars, qu’il était le curateur des New Heads – Fondation BNP Paribas Art Awards 2013. Il succède ainsi à Giovanni Carmine, directeur de la Kunsthalle de Saint-Gall, qui a inauguré en 2012 cette nouvelle forme de prix, dont Le Temps est partenaire. L’école des beaux-arts permet à de nouveaux diplômés de participer à une exposition collective, guidés par un curateur de premier plan. Qui de mieux qu’un expérimentateur comme Marc-Olivier Wahler pour une expérience novatrice? Mais ce printemps, lors de ses passages au bout du Léman, celui-ci avait surtout à cœur de voir les étudiants parmi lesquels il choisira, ces jours encore, les exposants. Finalement, c’est à Bâle que la rencontre a eu lieu, sur la terrasse du restaurant de la Kunst­halle. Quasiment à l’heure du thé puisque Marc-Olivier Wahler avait fixé le rendez-vous à 15h. Pourtant, dans cette semaine d’Art Basel où les rythmes sont un peu décalés, nous avons regardé la carte et choisi deux salades lyonnaises.

Le mobile de Marc-Olivier ­Wahler l’a surpris. Le téléphone venait des Hôpitaux de Paris. Le curateur participe à une exposition cet automne à la Villa Emerige où il s’agit de montrer des travaux réalisés par les patients dans les ateliers mis à leur disposition. «Certains sont déjà artistes, d’autres découvrent la peinture à l’article de la mort. Je suis intéressé par les voies de création hors des sentiers battus. Je cite toujours Godard qui dit que ce sont les marges qui font tenir les lignes».

Ainsi, la première actualité de sa Chalet Society, structure itinérante, souple et rassembleuse créée pour qu’y fourmillent les idées sur l’art d’aujour­d’hui, a-t-elle été d’accueillir à Paris l’hiver dernier le Museum of Everything. Cette incroyable collection anglaise, que gère un organisme de bienfaisance, réunit près de 10 000 œuvres créées par des schizophrènes, des aveugles ou des marginaux, hors de toute intention artistique ou mercantile. On retrouve, jusqu’au 28 juillet seulement, une exposition de ce Museum à Venise. C’est un «événement collatéral» de la Biennale parfaitement en phase avec l’exposition principale curatée par Massimiliano Gioni, où l’art brut est largement représenté. Pourtant, Marc-Olivier Wahler se révèle assez critique sur la proposition de son collègue italien. «Nous partageons nombre d’idées et je trouve qu’il y a beaucoup de bons artistes dans ses choix, mais je n’ai pas eu le sentiment de voir une exposition. Cindy Sherman, à qui il a confié une partie du parcours, a, elle, une vision vraiment extra­ordinaire.» Il trouve la proposition de Gioni trop nostalgique, trop liée aux années 1960-1970. «L’art contemporain est un outil qui nous sert à naviguer aujour­d’hui et à inspirer ce que doit être demain. Le travail patrimonial est essentiel mais une biennale doit conserver le goût du risque. Il y a tellement d’artistes incroyables aujourd’hui!»

Entre-temps, l’interprétation bâloise de la salade lyonnaise arrivée à notre table nous a laissés dubitatifs. Une masse d’une sorte de cervelas râpé écrase des feuilles de salade. Ce n’est pas à la hauteur des lieux, normalement plus raffinés. «Ce sont les artistes qui ont souhaité ce lieu de convivialité lors de l’ouverture de la Kunsthalle au XIXe siècle, rappelle Marc-Olivier Wahler. Aujourd’hui encore, il rapporte des sommes substantielles au centre d’art.» A la tête du Swiss Institute ou du Palais de Tokyo, il s’est aussi fait une réputation pour sa capacité à ne pas se laisser enfermer dans un modèle économique.

Aujourd’hui, la Chalet Society et ses différents avatars sont financés grâce au bénévolat, un peu par le crowdfunding mais surtout par le mécénat. Pour l’instant, alors qu’à Los Angeles une sorte de franchise est conduite par l’artiste Piero Golia sous l’appellation de Chalet Hollywood, c’est «l’atelier des testeurs» qui fait son actualité parisienne. Des gens du domaine de l’art y rencontrent des spécialistes de la science-fiction ou de la physique quantique, des ingénieurs ou des médecins, pour penser ce que doit être un centre d’art du XXIe siècle. «L’art contemporain, comme tout domaine, se définit par son propre langage et il a tout à gagner à se laisser questionner par d’autres.»

Ce presque quinqua toujours en alerte veut être dans le rythme de son temps, celui des artistes qui, comme l’atelier des testeurs l’expérimente, partagent avec d’autres, cherchent leur inspiration hors de leur atelier, de leur milieu, grâce à Internet ou, comme Gianni Motti que le commissaire d’exposition cite depuis longtemps comme un modèle pour notre temps, au café du coin. «Mes informateurs, ce sont les artistes eux-mêmes», dit-il volontiers. Il a plus d’une fois confié à l’un d’eux les clés d’un lieu pour inventer à son tour une exposition. Ainsi, à Paris, la Chalet Society retrouvera-t-elle une forme publique en octobre avec une exposition conçue par l’artiste américain Jim Shaw.

D’ici là, Marc-Olivier Wahler aura travaillé une partie de l’été avec une douzaine d’artistes tout frais issus de la HEAD-Genève. Il sera sans doute pour eux un excellent guide dans cette étape qui est comme un sas entre l’école et le monde.

A Bâle, le commissaire d’exposition s’est vu décerner le Prix Meret Oppenheim, bienvenu avec ses 40 000 francs pour un homme qui ­depuis qu’il a quitté la direction du Palais de Tokyo, suit ses curiosités aux dépens parfois des questions financières. Et même s’il reconnaît que d’ici à quelques années il souhaite retrouver la direction d’une institution, nul doute qu’il y fera toujours preuve de la même liberté.

«L’art contemporain sert à naviguer aujourd’hui et à inspirer ce que doit être demain»