Philip Ursprung, commissaire, a étroitement collaboré avec Herzog & de Meuron pour réaliser cette exposition. Ensemble, ils ont défriché un nouveau champ d'expériences. Mais si les architectes du bureau global Herzog & de Meuron courent de par le monde et vivent déjà plusieurs projets plus loin, Philip Ursprung, lui, reste encore immergé dans l'univers qu'il vient de mettre en place à Montréal: la grande exposition Herzog & de Meuron: archéologie de l'imaginaire, au Centre canadien d'architecture (CCA).

Engagé dans une carrière universitaire – il enseigne au département d'architecture de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich – auteur de plusieurs ouvrages et commissaire d'expositions, le jeune historien de l'art (39 ans) signe sa première présentation muséologique dans le domaine de l'architecture. Confrontation redoutable avec des sujets – Jacques Herzog, Pierre de Meuron, leurs associés, leur équipe – des plus exigeants et un objet – l'architecture – qui se dérobe.

Entrevue

Samedi Culturel: La question intrigante, qui s'impose, est bien: peut-on exposer de l'architecture?

Philip Ursprung: Je réponds non, on ne peut pas exposer de l'architecture construite. Il s'agit donc de lui trouver des substituts. Que montrer et comment? Ces questions font d'une exposition comme celle de Montréal un champ d'expériences. Le lieu du musée appelle obligatoirement la distanciation, l'esthétisation. Il n'y a pas à s'y dérober mais, au contraire, à jouer le jeu. Raison pour laquelle je tiens à signaler le travail du commissaire, son acte de sélection et d'interprétation, quitte à le rendre vulnérable.

»Pour cette exposition, j'ai observé les règles suivantes: pas un seul plan, pas une seule photo documentaire et pas de «bonsaï», comme Jacques Herzog appelle les maquettes réalisées après coup. Pour moi, les objets ne parlent pas d'eux-mêmes; chaque objet reçoit une étiquette circonstanciée. Aucune inscription didactique sur les murs: à la différence du commissaire, l'institution ne parle pas. Enfin, pas de référence à des éléments absents: l'exposition est l'œuvre d'art.

Si l'on ne peut pas exposer de l'architecture, que montrez-vous?

Un énorme bric-à-brac semblable au fouillis de maquettes que j'ai trouvé en visitant les bureaux de Herzog & de Meuron. J'ai imaginé des archéologues du futur découvrant ces maquettes (800 exposées sur les 1500 transportées à Montréal), les organisant selon des critères de forme et de morphologie, les rapprochant d'autres sources issues de l'art, de la paléontologie, de l'ethnologie, entre autres. Après avoir interrogé longuement les architectes sur ce qui les inspire, j'ai établi un catalogue d'objets – jouets, pierres de lettrés chinois, catalogues commerciaux, fossiles, planches d'histoire naturelle, croquis, dessins techniques, photographies liées à l'architecture puisées dans les très riches collections du CCA, en bonne partie jamais montrées.

Dans ce grand rassemblement, on reconnaît, ici ou là, des œuvres majeures.

En effet, l'Homme qui marche I de Giacometti, par exemple, des éléments de L'Atlas de

Gerhard Richter, des pièces de Rémy Zaugg ou de Thomas Ruff, artistes dont le travail accompagne celui des architectes depuis longtemps. Une photographie de Jeff Wall de 1999 prend une importance particulière, introductive. Elle montre le Dominus Estate Wineyard, une exploitation viticole dans la Napa Valley, en Californie: le bâtiment construit par Herzog & de Meuron absorbé par son environnement mais discrètement présent, l'image de Jeff Wall comprise dans son oculus qui souligne à la fois la vision panoramique et ses limites naturelles.

Que trouver et comment s'y retrouver dans une telle densité d'objets?

Dans ce grand foisonnement, on peut se perdre, choisir, plonger… J'ai évité de distribuer les maquettes selon leur chronologie ou celle des projets; les visiteurs ont tout loisir de la rétablir s'ils le veulent. En revanche chacune est contextualisée, regroupée en «familles», placée dans des alignements qui permettent de suivre l'évolution d'une réflexion. On voit alors combien ces outils, transmissibles d'un architecte à l'autre, sont essentiels. Ces maquettes, ce sont des idées; une majorité d'entre elles finira à la poubelle, certaines vont s'imposer. On comprend alors que le projet construit n'est qu'une infime partie de l'architecture. Des plus petites aux énormes et très récents fragments grandeur nature présentés, tous ces éléments rendent compte, non de l'architecture elle-même mais de son histoire et du travail dont elle est faite.

Un ouvrage éclairant et riche accompagne l'exposition, dû à Philip Ursprung pour l'édition, à Lars Müller pour le design: «Herzog & de Meuron: histoire naturelle», Montréal, Centre canadien d'architecture, Baden, Lars Müller Publishers, 2002.

Informations: http://www.cca.qc.ca