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Ernst Ludwig Kirchner, «Künstlergruppe» (détail), 1913, huile sur toile, 95 x 95,5 cm.Courtesy of Osthaus Museum Hagen & Institut für Kulturaustausch, Tübingen / Photo: Achim Kukulies, Düsseldorf
© Osthaus Museum Hagen & Institut für Kulturaustausch, Tübingen / Photo:: Achim Kukulies, Düsseldorf

Exposition

L’expressionnisme, de l’âme au tableau

Au Kunsthaus d’Aarau, «Back to Paradise» réunit des œuvres expressionnistes majeures de deux collections suisses et allemandes, entre nostalgie et rejet de la modernité. A voir encore jusqu’à dimanche

Dans les bibliothèques, il est fréquent que les ouvrages consacrés à l’expressionnisme soient rangés dans le rayon du XIXe siècle. Le mouvement apparaît pourtant officiellement en 1905, lorsque quatre étudiants en architecture à l’Ecole technique supérieure de Dresde, Fritz Bleyl, Erich Heckel, Ernst Ludwig Kirchner et Karl Schmidt-Rottluff décident de fonder une communauté d’avant-garde, baptisée «Die Brücke», ou Le Pont. Ils seront rejoints dès l’année suivante par Emil Nolde, Max Pechstein et le Suisse Cuno Amiet, puis par Otto Mueller en 1911.

C’est Schmidt-Rottluff qui choisit ce terme, en forme de symbole. «Die Brücke» veut être un pont entre les mouvements révolutionnaires en Europe, un moyen d’unifier les énergies artistiques nouvelles contre les conventions qui écrasent alors la production artistique. Dans leur programme de 1906, les membres du groupe appellent toute la jeunesse «porteuse d’avenir» à se rassembler: «Nous voulons obtenir une liberté d’action et de vie face aux puissances anciennes et bien établies. Est avec nous celui qui traduit avec spontanéité et authenticité ce qui le pousse à créer.»

«Le Cri» de la révolte

Pourtant, le mouvement puise ses racines dans le siècle précédent, et notamment dans l’œuvre d’Edvard Munch, peintre norvégien, dont le célèbre tableau Le Cri, réalisé en 1893, condense toute la révolte existentielle de l’artiste contre la société scandinave puritaine et bourgeoise.

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C’est dire si l’expressionnisme entretient un rapport ambigu avec son époque. Au moment où les futuristes embrassent avec enthousiasme l’ordre géométrique et technologique du monde nouveau, où les cubistes, inspirés par les découvertes scientifiques récentes, explorent la quatrième dimension, et où Dada cultive l’absurdité comme une arme politique, les artistes expressionnistes proposent une autre voie, celle de l’expression individuelle contre la violence du monde.

Faisant le constat d’un «déphasage croissant entre la modernisation technique et une société à peine changée dans son fonctionnement général» comme l’explique l’historien de l’art Lionel Richard, ils aspirent à créer un langage direct et expressif. Il s’agit, note Kandinsky, de «transposer la nature intérieure, à savoir les expériences de l’âme, dans une forme artistique» («Sur la nouvelle Association des artistes», 1910).

Près de l’être humain

L’exposition Back to Paradise, réalisée à partir d’œuvres puisées dans deux collections, celle de l’Aargauer Kunsthaus et celle de l’Osthaus museum de Hagen, réunit des œuvres produites en Allemagne – le berceau du mouvement – et en Suisse, entre 1905 et 1938. Elle fait la part belle aux artistes de Die Brücke, mais aussi à d’autres groupes comme le Neue Künstlervereinigung de Munich (1909), et, bien entendu, le Blaue Reiter, fondé en 1911 sous l’impulsion de Kandinsky, Marc et Macke.

L’exposition, comme l’explique son commissaire Thomas Schmutz, se construit sur deux hypothèses de lecture du mouvement. La première est formelle: rompant avec l’académisme ronflant qui prédomine dans l’Allemagne du début de siècle, ses acteurs veulent «s’approcher de l’être humain» et permettre à l’intériorité de s’exprimer, ce qui passe par la couleur. Et là, la palette lumineuse de Cuno Amiet est aux antipodes des visions sombres et tourmentées de Kirchner ou d’Hermann Scherer, les compositions quasi futuristes de Feininger tranchent avec les paysages classiques de Gabriele Münter.

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Paradis exotiques

La seconde est de nature philosophique: les expressionnistes proposent une réaction à la vie urbaine moderne, qui déracine les populations ouvrières et les coupe de la nature. Certains choisissent de fuir cette réalité haïe, à laquelle ils préfèrent des visions nostalgiques de paradis exotiques (Nolde et Pechstein voyagent en Papouasie-Nouvelle-Guinée), les bras consolants d’une nature idéalisée, voire le repli identitaire, qui conduira Nolde à adhérer au parti nazi en 1934.

D’autres représentent frontalement la réalité moderne. L’exposition présente ainsi l’intégralité de la série des onze lithographies Berliner Reise (Voyage à Berlin) réalisée par Max Beckmann en 1922. L’artiste y dépeint, dans des compositions claustrophobiques, différents aspects de la vie dans la capitale allemande, les tavernes animées, les soirées bourgeoises, ou la misère des prolétaires. A plusieurs reprises, il y fait son autoportrait, celui d’un pur observateur, et non d’un participant.

Entre tourments et gourmandise

Le parcours proposé par l’exposition peut sembler d’un grand classicisme, puisqu’il s’organise autour d’enjeux monographiques, iconographiques (les paysages européens, la ville moderne, les visions exotiques, le portrait) et techniques (une salle consacrée à la gravure sur bois, une autre à l’aquarelle). Mais cette organisation permet précisément de montrer, selon le mot de Kandinsky, ce qui rend ces artistes «à la fois semblables et différents».

On pourra simplement regretter que l’exposition insiste sur la question du chef-d’œuvre, et n’exploite pas davantage la passionnante dimension de «l’invention de formes de vie» par les expressionnistes, évoquée par T. Schmutz. Travaillant dehors, et créant des communautés d’artistes, ils ont effacé, explique-t-il, la séparation entre la vie et le travail. Rarement mise en avant, cette dimension sociologique mériterait une exposition à part entière.

La coexistence, cet été, dans l’espace du Kunsthaus, de Back to Paradise avec une expo consacrée au pop art suisse, était en tout cas assez symptomatique de deux visions radicalement opposées de ce que peut être un artiste. D’un côté, un être solitaire, en proie à des tourments qu’il exprime avec intensité dans des images apocalyptiques, de l’autre, quelqu’un qui se plonge avec gourmandise dans son époque pour l’embrasser pleinement.


Back to Paradise, Aargauer Kunsthaus, jusqu’au 3 décembre.

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