Spectacle

L’exquise esquisse d’Eugénie Rebetez

La jeune artiste jurassienne signe «Encore», spectacle farceur et émouvant à la Salle des Eaux-Vives à Genève

Etre ET ne pas être. Tel est le sortilège d’Eugénie Rebetez, 28 ans. Il y a deux ans, elle était Gina. Elle était tendre comme la nuit de Scott Fitzgerald. Elle avait des écarts de ballerine. Des aveux de pécheresse endiablée. Un côté farces et attrapes, comme à la maison, à Mervelier où elle a grandi. Elle laissait couler l’encre de sa folie et elle gommait à mesure. Gina – titre de la pièce – était une parodie de soi, célébrée comme telle en Suisse et à l’étranger. Aujourd’hui, à la Salle des Eaux-Vives à Genève, elle dit «Encore», pour signifier aussi «en corps». Il faut l’entendre chanter: «Je suis la fille qui parle avec son corps.» Toute l’histoire est là.

Le corps d’Eugénie Rebetez est un théâtre. Il a ses humeurs, ses apartés, ses éclats. Il est tenté d’être autre, cent fois; mais il s’enorgueillit de revenir à lui, voluptueux, débordé et sauvage. Encore, c’est cette fable: des silhouettes qui passent comme autant de défroques, aussitôt revêtues, aussitôt abandonnées. Eugénie Rebetez entre en scène comme l’humoriste qu’elle n’est pas tout à fait. Elle tutoie la salle en Madame Sans-Gêne; pique au hasard une tête au premier rang. Elle se pâme d’être à Genève, «Geneva» qui, dans sa bouche, vaut Broadway. Farceuse, va!

On la croit partie pour un solo comique. Mais elle est déjà ailleurs, filant sur des patins à roulettes. Un tour, puis un autre, le temps de s’inventer un autre visage. Dans un nuage de cigarette, elle minaude, tiens on dirait Céline Dion. Plus tard, elle s’amusera d’Eugénie qui prend des «airs», parade comme une majorette sur la place du village, salue à peine. Parce qu’elle n’est dupe de rien, Eugénie se joue de tout.

La fabrique aux étoiles

Gina avait de l’allure. L’artiste s’exposait, comme pour revendiquer la lumière, elle qui s’était jusqu’alors fondue dans les spectacles de ses camarades, Dimitri de Perrot et Martin Zimmerman. Encore a du charme. On peut faire la moue, tant le trait paraît parfois léger. On doit au contraire saluer ce qu’on appellera le pas de côté de l’artiste. Eugénie Rebetez reprend sa matière comme pour l’alléger. Son talent est celui de l’esquisse.

Esquisser, c’est maîtriser l’accessoire, c’est-à-dire l’essentiel. Encore n’a besoin de rien d’autre que d’un rideau noir pour signifier le jeu des métamorphoses. L’apothéose approche, la nuit se resserre autour d’Eugénie. Sur le rideau, comme autant de têtes d’épingle, des ampoules naines contrefont un ciel d’août. La jeune femme s’évade au cœur de cette constellation. La voici disparue. Sur l’étoffe, une nouvelle étoile brille. Etre ET ne pas être. Eugénie Rebetez est métaphysique, l’air de rien.

Encore, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au di 24 mars; loc. 022 329 44 00; www.adc-geneve.ch

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