Portrait

L’ex-trader et les toxicomanes du Bronx

Après avoir fait carrière à Wall Street, Chris Arnade a tout lâché pour la photographie. Ses sujets: les toxicomanes qui se prostituent dans le Bronx. Nous l’avons accompagné

Devant la bodega, une de ces épiceries de quartier typiques de New York, le visage de deux femmes s’éclaire. «Hé, Chris!» Elles saluent notre guide, lui claquent la bise. La conversation, qui roule sur des connaissances communes, serait banale sans les «méthadone», «replonger» et autres «prison» qui la ponctuent. Les joues des femmes sont creusées, leur âge difficile à déterminer. 40 ans? 50? L’une claudique, appuyée sur une béquille. Conséquence, nous confirmera Chris Arnade lorsque nous aurons pris congé d’elles, de la drogue qu’elles continuent de consommer. Pour l’heure, il a dégainé son appareil photo. «Voilà, regarde-moi, encore une… Merci, c’est bon!» Seul le chat famélique qui se frotte à nos jambes joue les divas.

Chris Arnade n’est pas photographe professionnel, même s’il passe son temps à prendre des photos. Lorsque nous l’avons rencontré pour la première fois, il y a de cela quelques mois, il était encore trader à Wall Street. Entré chez Salomon Brothers en 1993, il a ensuite rejoint Citigroup. Il assurait ne pas envisager de changer de profession. «J’aime mon métier, disait simplement ce passionné des marchés émergents. Et j’ai trois adolescents à envoyer à l’université!» Et puis voilà, il a claqué la porte. Une décision motivée avant tout par la prise de conscience que le cœur n’y était plus. «J’avais besoin de prendre mes distances d’avec Wall Street et j’ai décidé de me consacrer à ce projet pendant les mois qui viennent.» Autrement dit, Hunts Point a pris le dessus.

Hunts Point? Un quartier industriel du South Bronx à la triste réputation, encore classé comme «l’un des plus dangereux de New York» l’automne dernier. Plus de la moitié de la population, composée à 75% de Latinos, vit en dessous du seuil de pauvreté et touche des aides de l’Etat. Entre 2009 et 2010, le nombre de viols a bondi de 67%, même si les meurtres ont légèrement diminué ces dernières années. Le site des hangars de Hunts Point, l’un des plus grands centres de stockage alimentaire des Etats-Unis, est aussi connu pour son taux de prostitution très élevé. C’est par hasard, au fil de ses pérégrinations, que Chris Arnade a découvert l’endroit, un jour où il arpentait les rues comme il aime à le faire, loin de la cohue de Manhattan qu’il déteste. Déjà dans son temps libre, il partait en vadrouille armé de son appareil photo. Il s’est fait les dents sur les éleveurs de pigeons de Bushwick. A Hunts Point, il s’est laissé prendre par l’atmosphère irréelle des lieux. Se souvient de cette prostituée qui se rafraîchissait le visage à une pompe à incendie et l’a hélé pour qu’il lui tire le portrait. C’était Takeesha, que nous rencontrerons nous aussi. Takeesha qui fait peur aux autres prostituées qui s’aventurent d’un peu trop près sur «son» trottoir, mais qui appelle Chris au secours le soir sur son téléphone car un client l’a laissé en rade dans un hôtel de passe. Takeesha enceinte de son douzième enfant par un compagnon qui la bat, alors que les onze précédents ont été confiés aux services sociaux. Takeesha qui est fière de poser pour Arnade et se réjouit comme une enfant lorsqu’il lui amène une jolie fringue. «C’est un ami, quelqu’un qui m’aide à me reprendre», dit-elle.

Il a fallu du temps, des mois, passés dans le Bronx, pour que sa présence soit acceptée. Beaucoup l’ont d’abord pris pour un policier en filature, lui vendaient des cigarettes à prix fort. Les policiers en patrouille étaient, eux, persuadés que ce grand bonhomme au pas énergique venait chercher de quoi s’encanailler un peu, cocaïne ou fille facile. A force de le voir revenir, beaucoup à Hunts Point ont fini par accepter Chris Arnade. De se confier, de poser devant son objectif. La peur? Il soupire devant la sempiternelle question. «La peur empêche les New-Yorkais de voir la richesse de la culture du Bronx. La criminalité est bien sûr terrible, mais la manière dont on y répond est souvent tout aussi mauvaise.»Des liens se sont noués, comme avec Takeesha. Ou Michael, un transsexuel. Mais le dialogue peut aussi s’établir très vite: lorsque nous croisons deux femmes qui attendent le client sur le trottoir, la conversation s’engage. L’une se méfie, rechigne à parler, demande de l’argent. L’autre accepte tout de suite d’évoquer son parcours, sa mère accro au crack, l’héroïne fumée à 17 ans, les enfants dont elle a perdu la garde, ses tentatives d’arrêter avec la méthadone. Les larmes perlent, mais devant l’objectif, le corps se redresse, le visage devient fier.

Depuis plus d’un an, la série de portraits «Faces of Addiction» a reçu de nombreux échos outre-Atlantique, notamment en ligne. Les médias se montrent friands du profil iconoclaste de l’auteur et de ses images percutantes. Sa page Facebook, qu’il alimente de manière quotidienne, est suivie par près de 18 000 personnes. Mais tous ceux qui découvrent son travail ne l’approuvent pas, loin de là. Récemment, dans un texte intitulé «Staring into the Abyss», Arnade a raconté sa démarche, revenant sur son parcours et sur le mélange d’empathie et de colère qui, dit-il, a fini par lui rendre son travail insupportable. Publié sur Gawker, un site très populaire chez le lectorat jeune et urbain des Etats-Unis, le texte a fait l’objet de violentes critiques. Le photographe s’est vu accusé de faire de la pornographie sociale, de profiter de la vulnérabilité des toxicomanes et de grossir le trait jusqu’au cliché. «Je crois que chacun d’entre nous compte et a le droit de faire entendre sa voix. C’est tellement plus facile d’ignorer la misère», répond-il. Son épouse, Val, voit dans son travail l’influence de parents baroudeurs et mus par une forte fibre sociale.

Dans ses pérégrinations, Chris est souvent accompagné de Cassie Rodenberg, une ancienne chimiste passionnée par l’addiction et rencontrée via Twitter. Depuis, il photographie, elle écrit. Elle aussi rejette toute accusation d’exploitation. «La plupart de ceux avec lesquels nous parlons sont avides de se faire entendre et même surpris de voir que nous nous intéressons à eux. Leur souhait de raconter leur vie est tout aussi valable que celui de n’importe qui d’autre. Je crois, poursuit-elle, que nous aidons à faire comprendre ce qui sous-tend une maladie qui isole beaucoup et dont les gens ont peur de parler. Les toxicomanes ne sont pas des gens mauvais, en dépit de ce que les stéréotypes sociaux veulent nous faire croire. Nous montrons l’humanité et la beauté qu’il y a en eux.»

Chris Arnade ne braque pas exclusivement son appareil sur les toxicomanes. Des pigeons dans le ciel peuvent le conduire à suivre le vol, nez en l’air, et finir par toquer chez l’éleveur qui, bougon mais flatté, posera fièrement sur le toit. Les enfants du quartier qui bombent le torse, les jeunes qui font des sauts. L’avenir? Il espère publier un livre, continuer la photographie. Wall Street, ce sera «en dernier recours», sourit-il. Et puis, il y a les histoires qui finissent bien. Comme celle de Vanessa, dont le regard bleu et hanté a fait beaucoup pour la notoriété d’Arnade. L’image a été prise en décembre 2011, Vanessa a disparu une semaine après. Arnade l’a cherchée partout, jusque sur les forums où les «Johns», les clients, parlaient d’elle. Jusqu’à cet automne, où un coup de fil lui a appris que Vanessa était de retour dans le Bronx et qu’elle allait mieux. Aujourd’hui, Vanessa fait partie de la série «Faces of Recovery» (les visages de la guérison), consacrée à ceux qui s’en sont sortis.

«Chacun d’entre nous compte et a le droit

de faire entendre sa voix. C’est tellement plus facile d’ignorerla misère»

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