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Dans «Futurs parfaits», Véronique Bizot imagine des personnages qui ressemblent à des pièces d’échecs qui dévieraient de leur parcours. 
© Vincent Capman

Livres

L’extraordinaire étrangeté du quotidien

Dans les nouvelles de Véronique Bizot, un personnage dévisse et c’est tout un monde qui bascule

Lire les nouvelles de Véronique Bizot procure des sensations bien particulières. Dès l’entame de chacun des 11 récits qui constituent Futurs parfaits, on entre dans un ailleurs comme on pousse une porte. Un ailleurs parfaitement reconnaissable, un aujourd’hui tout juste décalé par la sensation qu’une fêlure, un crissement va retentir, quelque part. Une fois à l’intérieur, en quelques phrases donc, on avance, saisi par la netteté des détails, comme devant des mosaïques aux milles reflets tout en ne sachant pas ce qui se tient derrière la tenture au bout du couloir ou derrière la grille, au fond du jardin.

Et l’on observe les personnages qui eux-mêmes avancent dans des espaces fluides, de prime abord, buter ensuite contre des mécanismes intérieurs, des chausse-trappes, des pièges où l’absurde le dispute au cocasse ou au drame. Et au cœur de ces constructions narratives, Véronique Bizot dispose toujours, comme oublié sur un meuble, un soupir, un vertige, celui d’être au monde.

Mayonnaise en tube

Le recueil s’ouvre sur un rire ininterrompu, un rire de dément. Un matin, Franklin Shapiro délaisse subitement sa villa des bords du lac pour un hôtel à Marseille où, durant quinze jours, il n’a fait que rire, «pratiquement sans interruption, avant de déclarer forfait», d’après le témoignage des employés de l’hôtel.

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Pour approcher du gouffre hilarant où Shapiro s’est vraisemblablement perdu, Véronique Bizot rembobine le fil de l’histoire et nous présente Izard, qui s’avérera être peintre. Lorsqu’il s’est présenté pour la première fois à la villa Shapiro, Izard a découvert le couple en train de pique-niquer sur leur vaste gazon de poulet froid, de mayonnaise en tube et de mousse au chocolat Casino. Rien ne pouvait préparer Izard à la demande que Franklin Shapiro lui fera à cette occasion et qui, d’abord, le fera rire. Avant qu’il ne s’exécute et devienne l’architecte des désirs les plus aveugles du couple.

Meurtre sur le palier

Rire et folie aussi dans Sortir Sophocle de son trou: cette fois, un représentant de commerce, à la recherche d’un hôtel dans une ville inconnue et déserte, croise un homme, assis sur le trottoir, sous la pluie. Il est minuit passé et l’homme lui demande: «Connaîtriez-vous, par hasard, une phrase sérieuse?» Doutant d’abord de la santé mentale du personnage, le narrateur décide d’écouter son récit stupéfiant, où il est question d’un meurtre sur le palier d’un appartement, d’un innocent emprisonné et d’un coupable condamné à faire rire.

«Y a-t-il quelqu’un?»

Souvent, le récit commence par un plan serré sur une action, un lieu, un objet et puis Véronique Bizot ouvre petit à petit la focale, comme dans Trois fils où l’on suit les réactions de trois frères en route pour l’enterrement de leur mère à Ville-d’Avray, près de Paris. L’ouverture de Monsieur Peintre est étonnante et symptomatique: le gros plan est braqué sur une demeure que le lecteur et le personnage, Monsieur Peintre, expert en argenterie-orfèvrerie, découvrent en même temps. Tandis qu’il déambule, de la buanderie au hall d’entrée, on apprend qu’il a été convié une semaine plutôt par un couple pour une expertise, pour cause de faillite sans doute. «Y a-t-il quelqu’un?» Seul le silence lui répond.

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Monsieur Peintre reprendra le train pour Paris. Mais pas le lecteur. La plume de Véronique Bizot ouvre encore quelques portes de la maison assoupie et surtout emprunte le grand escalier. Les personnages de l’auteure de Mon couronnement (2010) ressemblent à des pièces d’échecs qui dévieraient de leur parcours. Hébétés par l’étendue des coups possibles, ils déambulent sur le damier, cherchent une issue ou préfèrent disparaître par le premier interstice possible.


Véronique Bizot, «Futurs parfaits», Acte Sud, 160 p.

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