Culture

L'hébétude très contrôlée du photographe Michael Ackerman

Autodidacte mais tôt repéré pour son talent, le jeune new-yorkais expose ses tirages crépusculaires à Nyon. Destins éphémères et états d'urgence se mêlent pour composer un film noir

C'est une fin de matinée d'août, à Nyon. Michael Ackerman arrive en retard au rendez-vous, s'excuse: il vient de se réveiller, soupire-t-il, le regard embué de sommeil. A cet instant, croit-on, mais on a tort, ses photographies lui ressemblent. Elles évoquent une vision hébétée d'un monde peuplé de somnambules. Les images ont été prises à Times Square ou Brooklin, à Naples, Paris ou en Pologne, mais le lieu n'a pas d'importance. Les photos ne sont pas narratives, ni descriptives: elles ne racontent rien d'autre que l'intuition d'un photographe qui s'évertue à mettre en formes et lumières sa propre relation au réel.

Michael Ackerman est né en 1967 à Tel-Aviv. Ses parents, des émigrés roumains, quittent Israël pour New York en 1974. A 18 ans, le jeune homme reçoit un appareil photo. Il s'y intéresse tant qu'il abandonnera un peu plus tard ses études de communication pour ne se consacrer qu'à la photographie. Un livre sur Bénarès, publié chez Nathan/Delpire, ainsi qu'un prix World Press Photo l'ont récemment propulsé sur le devant de la scène, aussi bien à New York qu'en Europe.

Maintenant tout à fait réveillé, Ackerman parle de son admiration pour Cassavetes, Bacon, Rouault et Giacometti. Lui mentionner Robert Frank, William Klein ou Garry Winogrand l'énerve un rien, mais la filiation a ceci de pertinent qu'elle inscrit son travail dans un propos viscéral, exacerbé, où les codes de la bonne photo sont transgressés au profit d'un état d'urgence expressive. Du bout des lèvres, il dit employer des films noir & blanc très sensibles (3200 ISO), qui granulent ses surfaces et captent les moindres lumières. «Je photographie presque à l'aveugle: je me sers moins de mon œil que de mon intuition. Mon but est de me débarrasser du superflu pour rechercher la petite chose qui signifie tout pour moi», préfère-t-il lancer.

Michael Ackerman résiste à parler de photos en termes académiques, ou techniques. Reste qu'il passe de longues heures dans son laboratoire pour mieux saturer les lumières et noirs suiffeux de ses tirages, pour mieux évacuer le point de netteté, pour mieux atteindre l'effet d'une cornée qui aurait été humidifiée de larmes par fatigue, transpiration, spasme ou dépit, on ne sait trop. «Ce qui disparaît m'intéresse», dit-il encore. Dans le cadre très maîtrisé de ses photographies, des silhouettes passent au loin, posent en sentinelles au coin d'une rue, se perdent dans leurs pensées ou s'étreignent. Le noir & blanc et l'imprécision formelle accentuent l'aliénation de cette humanité, ni triste ni heureuse, qui dérive dans le flux du monde. La photo, ici, n'immortalise rien. Pas de temps suspendu, ni d'instant décisif; bien au contraire, l'image suggère l'éphémère, le transitoire, l'identité poreuse. Les destins se nouent pour aussitôt se dénouer, ce qui vient d'être n'est déjà plus.

Michael Ackerman quitte sa chaise, écrase une cigarette qui n'en finissait pas de perdre son tabac tant elle était mal roulée, et se concentre sur l'accrochage de ses photos. Les références au cinéma n'étaient pas vaines. Le photographe dispose ses tirages comme s'il montait un film, séquence après séquence, attentif aux rythmes, intensités lumineuses ou échos formels. Le récit qui s'ébauche n'est pas linéaire. Il tourne plutôt en boucle, se répète sans cesse pour inscrire la fragile intention: un sentiment diffus de soi, doublé d'une impossibilité de saisir l'autre dans sa totalité.

Encore une question. Ne craint-il pas d'avoir été reconnu trop tôt, trop jeune, d'avoir actuellement beaucoup de succès et d'innombrables expositions à venir? Ses photos, si personnelles, si typées, ne risquent-elles pas de le condamner à terme à se répéter? «Je n'en sais rien, admet Michael Ackerman. Mais je ne suis pas condamné à la photo. Peu importent les moyens d'expression. L'intéressant, c'est de se chercher soi-même, de forcer une intuition personnelle à se révéler. Si vous faites cela, vous ne vous répétez jamais, non?»

Michael Ackerman, photographies, Galerie Focale, Nyon. Mardi-dimanche 14-18 heures. Jusqu'au 10 septembre 2000.

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