En 1955, le jeune Pierre Bourdieu part, à contrecœur, faire son service militaire en Algérie. Il vient de passer l'agrégation de philosophie. Opposant à la guerre, il est dans une situation difficile. Ce premier contact avec le terrain sera déterminant: «Le regard d'ethnologue compréhensif que j'ai pris sur l'Algérie, j'ai pu le prendre sur moi-même, sur les gens de mon pays, sur mes parents, sur l'accent de mon père, de ma mère, et récupérer tout ça sans drame, ce qui est un des grands problèmes de tous les intellectuels déracinés.» Avec le Zeiss Ikoflex dont il est très fier, il prend des centaines de clichés. La photographie est à la fois pour lui le moyen de prendre distance et de saisir les «détails imperceptibles» de la société kabyle ou des bidonvilles d'Alger.

En 2001, Bourdieu s'est longuement expliqué sur son rapport à l'image dans un entretien avec Franz Schultheis. Ce dialogue révélateur accompagne les photographies de Pierre Bourdieu, Images d'Algérie, une affinité élective (Actes Sud/Sindbad/Camera Austria, 2003), catalogue d'une exposition itinérante qui fait étape au Centre de la photographie à Genève. Un changement d'accrochage aura lieu à mi-parcours, pour montrer toute la richesse de ce travail enfoui pendant des décennies, témoignage d'un monde rural en voie de disparition et d'un monde ouvrier déclassé.

Le vernissage, ce samedi, coïncide avec l'inauguration de la Fondation Pierre Bourdieu. Peu de temps avant sa mort, Bourdieu a fixé les buts de cette institution: un lieu de rencontre pour les chercheurs éparpillés en Europe. Pourquoi Genève? Parce que Paris était trop évident, trop hégémonique. Pour la position centrale de la Suisse. Et parce que Franz Schultheis, collaborateur de longue date de Pierre Bourdieu, enseigne la sociologie à l'Université de Genève. Un séminaire de 3e cycle tenu en 2004-2005 a d'ailleurs eu pour thème «Un photographe de circonstance, Pierre Bourdieu en Algérie». Un livre vient de paraître, qui regroupe, sous ce titre, les travaux d'une quinzaine d'étudiants, les textes de trois conférenciers invités – Christine Frisinghelli (Autriche), Marina Grzinic (Slovénie) et Ulf Wuggenig (Allemagne) et de deux professeurs, Franz Schultheis et André Ducret. Les étudiants ont travaillé sur le statut de la photographie, mais aussi sur la trajectoire de Bourdieu de l'Algérie à La Misère du monde, sur les enjeux du travail de terrain à partir de l'approche de Germaine Tillion ou de Claude Lévi-Strauss, sur l'engagement du chercheur et sur le rapport à l'intime.

Cette publication montre bien que l'approche vivante et engagée de Pierre Bourdieu fait encore écho. «Il a décloisonné les catégories rigides des sciences humaines: philosophie, sociologie, ethnologie, en faveur d'une anthropologie. Ses travaux couvrent de vastes champs, ils sont à la fois empiriques et théoriques. Il a laissé des chantiers ouverts», dit Franz Schultheis. Devant son enthousiasme, on se dit que la Fondation Pierre Bourdieu sera bien logée à Genève. Dotée d'un subside d'un million d'euros pour trois ans, elle remplacera ce «centre de gravitation» que représentaient Bourdieu et sa revue, les Actes de la recherche en sciences sociales. Le programme Esse – pour un Espace des sciences sociales européen – a pour objectif de réunir des chercheurs de différentes nationalités. Un premier colloque vient de se tenir, pour interroger «l'inconscient académique». La vie intellectuelle, disait Bourdieu, «est le lieu de nationalismes et d'impérialismes» où circulent comme partout «des préjugés, des stéréotypes, des idées reçues…» Le travail des chercheurs est aussi d'interroger ces représentations, d'apporter une tonalité critique sur leur propre approche. Ou sur des institutions comme le processus de Bologne, par exemple, dont il faut déplier les implications avant d'y adhérer sans réfléchir. On peut lire la conférence de Bourdieu de 1989 sur «les conditions sociales de la circulation des idées» sur le site http://www.espacesse.org. Elle est éclairante.

Pierre Bourdieu en Algérie. Centre de la Photographie, 16, rue du Général-Dufour à Genève. Ma-ve 14h-18h, sa 14h-17h. Vernissage ce samedi à 18 h et inauguration de la Fondation Pierre Bourdieu avec l'intervention de Jacques Bouveresse, Robert Darnton, Graig Calhoun et Jean Ziegler.

«Un photographe de circonstance, Pierre Bourdieu en Algérie», Association des Etudiants en sociologie de l'Université de Genève, 140 p.