Les déchirements de la grande famille Hallyday autour de l’héritage du chanteur ne laissent visiblement personne indifférent. Qui donc faut-il soutenir? Laeticia, l’ultime élue et unique légataire, ou Laura et David, les deux enfants nés de lits précédents et «malencontreusement» oubliés dans le testament? Les uns après les autres, amis et stars prennent parti pour l’un ou l’autre camp, ramenant en pleine lumière des visages un peu oubliés et dont on gardait une image plus jeune. Même les sosies de «l’idole» se sentent tenus de donner leur avis. Les internautes ne sont évidemment pas en reste, leurs commentaires, souvent acides pour Laeticia, grossissant jour après jour.

Lire le billet de notre blogueuse Véronique Fontana

Mais de quoi parle-t-on au juste? Pas de potins people, mais d’une difficulté juridique. A-t-on donc le droit de déshériter ses enfants de façon aussi cavalière? Assez opportunément, Johnny était allé finir sa vie à Los Angeles, là où la loi sur les successions, contrairement à ses consœurs européennes, permet ce genre de mauvais tour. Dans ce cas de figure, c’est la volonté du défunt qui l’emporte sur toute autre considération, à commencer par les liens de parenté. Deux conceptions de la vie s’opposent derrière ces subtilités administratives: l’une privilégie l’individu comme étant son propre alpha et oméga, l’autre voit dans sa descendance un prolongement naturel, une autre partie de soi-même. Après tout, rien d’étonnant à ce que les Etats-Unis optent pour le premier choix. Mais Johnny a laissé ses attaches en Europe. Comment trancher?

L’angoisse de la dissolution

Posons la question à Carlo Emilio Gadda. Le grand romancier lombard (1893-1973) décrit dans une de ses plus célèbres nouvelles, Des Accouplements bien réglés (1963), les efforts d’un riche Milanais pour sauvegarder le précieux patrimoine accumulé au cours des ans en se trouvant un héritier digne de ce nom. Veuf et sans enfants, son choix s’est tourné par la force des choses vers un neveu un peu dissipé. Il lui impose comme condition d’épouser en seconde noce une nièce de feu sa femme, qu’il sait être une personnalité d’un sérieux à toute épreuve. Mais le testament que le vieil oncle a méticuleusement rédigé afin d’éviter tout risque d’éparpillement pèche justement par son imprécision juridique, à cause d’un montage d’une excessive subtilité… Si bien que l’héritage pourrait bien finir par tomber un jour en des mains parfaitement inconnues. D’autant plus que le neveu se trouve avoir un enfant naturel non déclaré, dont il n’est du reste peut-être même pas le véritable père.

Bref, la succession se complique. Derrière l’angoisse de dispersion du patrimoine qui poursuit le vieil homme, on devine une autre peur: celle de se dissoudre soi-même, à travers une descendance biologiquement incontrôlable. Garantir la transmission, c’est pour lui se prémunir contre la mort qu’il touche déjà du doigt. Lui-même sans enfants, il voudrait en quelque sorte, de manière quasi désespérée, survivre à travers la conservation de son capital. L’individu resterait ainsi artificiellement maître de lui-même au-delà de sa disparition. Alors que le partage entre héritiers de lits divers fait exploser son destin, en montrant au grand jour les cicatrices de son existence. Est-ce la dernière leçon de Johnny?


Extrait

«Le souci majeur de Beniamino ne venait d’ailleurs pas tant du fait que la Substance pût aller s’écraser, un jour lointain, après consommation de tous les siècles des siècles, sur la tête d’un marginal, voir extrinsèque héritier Venarvaghi ou Golliati plutôt que d’un autre: mais du risque abominable qu’Elle courait à chaque nouvel accouplement d’héritiers, sous-héritiers et héritiers probables, de s’amenuiser chaque fois, de s’effriter et disperser; de s’évanouir enfin, telle l’écume qui s’évapore au-dessus des Marmore, en divisions, subdivisions et émiettements infinis, tout au long d’un bouillonnement de cascatelles successorales»

(C. E. Gadda, «Des Accouplements bien réglés», trad. F. Dupuigrenet Desroussilles et M. Fratnik, Seuil, 1989)