Un point, c’est tout

L’héroïque résistance du point-virgule

Symbole de civilisation pour les uns, parasite d’une époque révolue pour les autres, ce signe jadis glorieux ne rend pas les armes

Une virgule mal placée et c’est un monde qui bascule. «Le Temps» raconte la saga de ces signes qui déchaînent les passions, du point-virgule au smiley, des points de suspension céliniens aux parenthèses proustiennes.

Episodes précédents:

Il paie cher son arrogance de jadis. Au Grand Siècle, celui de Pascal et de Madame de La Fayette, le point-virgule se poussait du col. Il était très cygne, au fond. Ne régentait-il pas la phrase? Comme un chambellan, il ordonnait le bal de la pensée, charpentait les belles périodes classiques, veillait ainsi à l’excitation de l’esprit. Il était à part, il faut le dire, «point et virgule»: du premier, il tenait son autorité de cardinal; du second, sa souplesse de mousquetaire.

Lire aussi: «Il faut sauver le point-virgule et le saint-marcellin» (25.05.2011)

Aujourd’hui, il divise – ironie du sort, c’est une de ses fonctions cardinales – quand il n’est pas ignoré. Il a pourtant ses partisans: des jeunes auteurs qui lui trouvent la grâce de l’hybridité; des esthètes qui relisent Les Caractères de La Bruyère le dimanche; des amateurs de grands vins qui prisent la nuance en tout. On l’a cru décapité si souvent, relégué en bas de casse; il résiste pourtant, dans les coursives de sa gloire d’antan.

Vous en doutez, vous qui ne le voyez quasiment plus, même dans les colonnes de notre journal? Une rapide enquête vous donnerait raison.

Les jeunes de 12 à 15 ans ne le connaissent pas, comme l’observe Jean-Marc Cuenet, enseignant de français au cycle d’orientation à Genève. «Dans mon enseignement, je me concentre d’abord sur le point et la virgule, mais cela ne m’empêche pas d’expliquer la fonction du point-virgule, si on le rencontre dans un texte.»

On s’en passe sans remords

Etudiante en lettres à Lyon, Agathe chérit les belles phrases, mais avoue ne jamais y recourir. Martin Rueff, professeur de littérature française à l’Université de Genève, note que les étudiants de première année s’en passent sans remords. «Ils sont de manière générale peu attentifs à la capacité expressive de la ponctuation.»

Des écrivains, qui ont eu leur pic de gloire, communient dans ce même dédain. François Cavanna, cité par Sylvie Prioul et Olivier Houdart dans L’Art de la ponctuation (Points/Seuil), le traite de «parasite timoré» qui traduit «le flou de la pensée, et colle aux dents du lecteur comme un caramel trop mou». Michel Tournier, mentionné par Isabelle Serça dans Esthétique de la ponctuation (Gallimard), disait même ne pas en avoir découvert l’utilité. Dans la bouche d’un Prix Goncourt, cet aveu a de quoi libérer tous les complexés du point-virgule.

Aux oubliettes, donc, le compagnon de Bossuet, le favori de Gustave Flaubert, le camarade de fugue de Casanova? «Il y a trente ans, c’est vrai, je l’aurais jugé obsolète, confie Isabelle Serça. Mais je constate que des écrivains contemporains en font un bel usage. Des auteurs comme Laurent Mauvignier et Jean-Philippe Toussaint lui offrent une nouvelle jeunesse.»

Vecteur d’élégance

Martin Rueff, qui sort ces jours La Jonction (Nous), recueil de poèmes en bordure de fleuve, ne lésine pas, lui aussi, sur le point-virgule.

C’est qu’il est vecteur d’élégance, clé de voûte de construction savante et ailée, note Jacques Drillon dans son Traité de la ponctuation française (Tel/Gallimard), une bible. Il règne sur la symétrie. L’essayiste, musicologue par ailleurs, cite en exemple cette merveille d’équilibre signée Bossuet:

«Si l’homme s’estime trop, tu sais déprimer son orgueil; si l’homme se méprise trop, tu sais relever son courage.» (Sermon sur la mort)

Il permet encore, dans le même esprit, des effets de miroirs, dans Odes et ballades de Victor Hugo, qu’affectionne Jacques Drillon: «Cerf qui brame/Aux abois;/Une dame/Dans un bois;/Saint Padoue/Sur la roue;/Pan qui joue/Du hautbois.»

Du galop maîtrisé

Il donne aussi au récit une allure de galop maîtrisé, comme dans cet extrait d’Histoire de ma vie de Casanova, mentionné par Olivier Houdart et Sylvie Prioul. Quand le libertin s’évade, cela donne ceci: «Je trouve un escalier de pierre court et étroit, et je le descends; j’en trouve un autre qui avait au bout une porte de vitres; je l’ouvre, et je me vois à la fin dans une salle que je connaissais; nous étions dans la chancellerie ducale.»

Unité de temps, d’action, velouté du travelling. Vite, à vos points-virgules! Alors, d’accord, il a tourné rond-de-cuir. Les plumes ordonnées de l’administration l’enrôlent au service de leurs clauses en cascade. Il prospère dans le Code civil suisse. Ainsi cet extrait qui concerne les joies de l’hymen: «L’office de l’état civil examine si: 1. la demande a été déposée régulièrement; 2. l’identité des fiancés est établie; 3. les conditions du mariage sont remplies.»

Parfois revêche

Mais n’accablez pas ce cygne autrefois vénéré. Ce sont là ses habits de travail, ceux qui font dire à Géraldine Schönenberg, responsable de la correction au Temps, qu’il est parfois revêche. Il suffit de peu, pourtant, pour que son brio et sa nécessité s’imposent, assure Martin Rueff. «Notre époque veut que la communication soit hachée. Or écrire, c’est joindre, le sens, les gens. Le point-virgule est le signe de la jonction.»

N’en déplaise à ses ennemis, le point-virgule est bien armé. Il possède ce génie qui est son assurance vie: il sépare pour mieux relier; il introduit une fraction de liberté pour que la fête du sens ait lieu. Ce cygne a failli perdre la tête, menacé par le couperet d’une modernité survoltée. Mais il reste l’aristo de la belle page.


Prochain épisode: Les correcteurs et la ponctuation des journalistes

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