Viendra peut-être cette ère où le spectateur composera sa séance de cinéma à n’importe quel moment, depuis son téléphone portable, comme il réserve une voiture en partage. Le producteur Thierry Spicher (Pause) dépeint ce futur-là, s’inspirant de son propre usage de Mobility. En attendant, l’heure est à l’expérience pilote, à Genève et à Zurich. Le Lausannois fait partie des initiateurs d’un site de cinéma sur demande… au cinéma. Alors qu’Internet grignote les flancs du secteur audiovisuel depuis des années, voici que cette même Toile pourrait ramener les gens dans les salles obscures. Comme une revanche.

Lancé mercredi, Gokino.ch inclut pour l’heure les salles Pathé Rialto et du Grütli à Genève, ainsi que Arthouse et Houdini à Zurich. Les responsables promettent une ouverture progressive aux autres villes durant les prochains mois.

Le principe de base est simple: sur le site, on précise le film que l’on veut voir, le jour et l’heure qui conviennent, et le système fait une proposition. Par exemple, il indique qu’il faudra un minimum de 40 personnes et que le tarif sera de 15 francs la place. On donne ses coordonnées de carte de crédit, mais le montant ne sera débité que si la séance est confirmée. C’est le cas dès que le minimum de places est atteint.

On peut aussi choisir de visualiser toutes les séances qui ont été proposées par d’autres curieux, et acheter un billet pour l’une d’entre elles, accroissant les chances qu’elle ait lieu. Un groupe déjà constitué et fourni, par exemple pour un événement d’entreprise ou un anniversaire, obtiendra sa propre séance grâce au grand nombre de billets achetés. Si l’on réserve en solitaire, on peut faire connaître sa proposition de séance depuis le site par mail, Twitter et Facebook.

Dans les premiers temps, il faudra s’y prendre assez tôt. Une fois son projet de séance formulé, l’amateur sera averti dans les dix jours si l’événement est confirmé ou non. Les prix devraient osciller entre 12 et 16 francs la place, selon le moment et le nombre de billets vendus.

Encore balbutiant, Gokino ouvre des possibilités multiples. Outre les particuliers curieux, ou des groupes de cinéphiles, ses concepteurs imaginent que la plateforme pourrait être saisie par des entreprises, des écoles, des EMS pour des sorties. Selon les possibilités de doublage et de sous-titrage, elle aurait également de quoi séduire des expatriés basés en Suisse. Une deuxième étape permettra la création de communautés.

L’initiative a été soutenue à hauteur de 35 000 francs par l’Office fédéral de la culture, et 12 000 euros par le programme Media de l’UE. Pour le reste, l’investissement de 500 000 francs est assumé par les deux fondateurs, le collectif romand Out of the Box et le portail alémanique Cineman, lié notamment au Festival de Zurich. Cinq personnes travaillent pour le site.

Pendant une longue période de mise en place, la tâche sera lourde, en raison des questions de droit. Sur Internet, pour la diffusion, légale, de films à la demande, la pratique commerciale et juridique des acteurs du marché est peu ou prou établie. Le cinéma sur commande en salles, lui, constitue encore un terrain à défricher.

Il existe des précédents, notamment aux Etats-Unis et aux Pays-Bas. Gokino est d’ailleurs en lien avec le hollandais We Want Cinema. Toutefois, ce dernier ne propose que des films dont il a préalablement acquis les droits. Il s’utilise un peu comme un Netflix: facilité d’emploi mais catalogue limité.

Les promoteurs de Gokino voient plus large: ils veulent que leurs clients formulent à peu près n’importe quelle demande, et ils se chargent de négocier les droits. Ensuite, les films sont envoyés aux salles sous forme de fichiers numériques, Blu-ray, voire DVD. Thierry Spicher, qui évoque le bouleversement du secteur musical par le numérique, estime que «notre offre n’augmentera peut-être pas considérablement le nombre de spectateurs en salles. Mais nous devons penser aux changements profonds de notre industrie en termes de comportement du consommateur, de flux financiers et d’organisation des droits.» Quand le cinéphile se fera programmateur de son cinéma.